La personne et l’œuvre de

Guillaume Groen van Prinsterer (1801-1876)

 Analyse de : Le parti anti-révolutionnaire et confessionnel

dans l’Eglise Réformée des Pays-Bas, 1860

 

Sommaire

 Introduction

 I. La personne de G.G. van Prinsterer

a. Survol historique
b. Les influences de Groen avant sa conversion
c. Groen après sa conversion

II. L’œuvre de Guillaume Groen van Prinsterer

III. Esquisse de la pensée de Guillaume Groen van Prinsterer

a. La Parole de Dieu d’abord !
b. Dans la vraie tradition de l’Eglise
c. La Réformation comme antithèse de la Révolution
d. Ni libéralisme, ni conservatisme !

IV. Analyse de : Le parti anti-révolutionnaire et confessionnel dans l’Eglise réformée des Pays-Bas : étude d’histoire contemporaine (Amsterdam, 1860)

Préface (pp. V à XII)
Chapitre Ier. La nature et les tendances du parti confessionnel (pp. 1 à 30)
Chapitre II. Le principe anti-révolutionnaire dans ses rapports avec l’Evangile (pp. 31 à 81)
Chapitre III. L’opposition parlementaire du parti confessionnel de 1849 à 1857 (pp. 82 à 107)

V. Conclusion

Bibliographie

 

 

De l’avis de Pierre Courthial, Guillaume Groen Van Prinsterer (1801-1876) est sans doute l’une des figures les plus importantes du protestantisme international du XIXe siècle, comme aussi l’un des principaux critiques de la Révolution française avec l'anglican Edmund Burke (1729-1797) et le luthérien allemand Friedrich Julius Stahl (1801-1876)[1].

Groen s’inscrit dans la ligne des penseurs contre-révolutionnaires, qui ont dénoncé et mis en lumière l’esprit anti-chrétien de la Révolution telle qu’elle a été vécue notamment en France en 1789 : « Groen a défini, décrit et combattu la grande religion des temps modernes qu’est l’humanisme (l’homme rendant un culte idolâtrique à l’Homme). Pour lui, la Révolution française, en son esprit profond, s’inscrit dans la continuité de la (prétendue) Renaissance des XVe et XVIe siècles et des (prétendues) Lumières du XVIIIe siècle, avec leur rejet de la Parole de Dieu, leur rejet du Seigneur Créateur et Sauveur, Père, Fils et Saint-Esprit, et leur exaltation de l’Homme divinisé et prétendument autonome, de sa raison et/ou de ses sentiments. »[2]

Dans cette étude, nous nous proposons de mettre en lumière les lignes essentielles et les thèmes majeurs de la pensée de Groen, à travers l’analyse de l’une de ses œuvres maîtresses, Le parti anti-révolutionnaire et confessionnel, rédigé et publié en français en 1860.

I. La personne de G.G. van Prinsterer

Comme pour la plupart des grandes personnalités, la pensée et l’œuvre de Groen sont indissociables de son histoire et de son vécu. Aussi importe-t-il, avant de nous pencher sur la pensée de notre auteur, de retracer les principales étapes et les influences de Groen.

a. Survol historique

Entré, en 1818, à l’Université de Leyde, Groen soutint, en décembre 1823, deux thèses, l’une à la Faculté de Droit, l’autre à la Faculté des Lettres. Cependant, c’est par ses travaux historiques que Groen excellera plus tard.

En 1827, Groen est nommé Référendaire du Cabinet royal, puis, en 1829, son Secrétaire. A partir de 1833, il est nommé, en raison de sa faible santé, Archiviste des papiers personnels de la Maison d’Orange-Nassau, ce qui lui permit de s’adonner avec passion à l’histoire des Pays-Bas (dont il publiera un Manuel) et à l’édition d’une série de 15 volumes d’Archives de la Maison royale, couvrant la période de 1552 à 1688.

En sa qualité d’historien, Groen n’a jamais eu de cesse de dénoncer la prétendue « neutralité » de la science historique. A ce titre, Groen est reconnu par de nombreux historiens, comme l’un des pionniers de l’historiographie moderne.

b. Les influences de Groen avant sa conversion

Parmi les principales influences de Groen, il convient de noter les trois suivantes :

1 - L’influence du poète calviniste Wilhelm Bilderdijk (1756-1831), de Leyde, alors le principal critique de l'esprit rationaliste et révolutionnaire qui régnait jusqu'en la Cour royale. Bilderdijk est l'auteur d'une épopée fantastique inachevée, De ondergang der eerste Wared ( « La fin du premier Monde » ).

2 - L’influence du Réveil, parti de Suisse, sous l’influence de l’écossais Robert Haldane (1764-1842), avec comme principales figures : Henri Merle d’Aubigné, Frédéric Monod, Louis Gaussen, César Malan, etc. Notons en particulier l’impact sur Groen de la pensée et de l’œuvre de Isaac da Costa (1798-1860), un juif d’Amsterdam touché par le Réveil, juriste, philologue et poète, disciple et ami de Bilderdijk, figure de proue du Réveil aux Pays-Bas suite à la publication de ses Bezwaren tegen de Geest der Eeuw ( « Objections contre l’esprit du temps présent » ).

3 - L’influence décisive de sa femme, Elisabeth van der Hoop (1807-1878), chrétienne réformée confessante, qu’il épousera en 1828.

Dès 1833, le choix de Groen est fait : après une conversion radicale à Jésus-Christ, Groen rompt de façon décisive avec l’esprit du temps présent, l’esprit de l’humanisme et de l’apostasie, qui est aussi celui de la Révolution.

C’est ici que la marque de l’historien anglican Edmund Burke se fait sentir. Après avoir lu de celui-ci les Reflexions on the Revolution in France (1790), Groen comprend que l’esprit de la Révolution, avec sa devise « Ni Dieu, ni Maître », n’est autre que l’esprit de l’anti-Christ, l’esprit de l’humanisme apostat qui doit être combattu dans ces principes mêmes, et auquel doit être opposé l’esprit chrétien de la confession de Foi véritable : « Jésus-Christ est Seigneur ».

c. Groen après sa conversion

Dès lors Groen fit œuvre non plus seulement d’historien chrétien, mais encore de journaliste, d’homme politique – il fut à trois reprises député au Parlement néerlandais et leader du Parti anti-révolutionnaire fondé en 1848 ­– et de penseur politique chrétien, et ce, jusqu’à sa mort.

Comme journaliste, Groen publia, en 1850, avec son ami Wormser, un quotidien où il s’efforça de mettre ses idées à la portée du grand public. De 1869 à sa mort, en 1876, il publie l’hebdomadaire Nederlandsche Gedachten (« Pensées Néerlandaises »).

Parmi les théologiens et penseurs chrétiens les plus cités par Groen, une mention particulière doit être faite au théologien suisse Alexandre Vinet (1797-1847), dont la pensée l’a profondément marquée.[3] Pour ce qui est de son analyse de l’esprit anti-chrétien de la Révolution, il faut mentionner l’influence décisive de ses prédécesseurs et contemporain Edmund Burke et Félicité de Lamennais, ainsi que du luthérien allemand Friedrich Julius Stahl.[4]

L’incompréhension dont il fut victime de la part de la plupart de ses contemporains valu à Groen le titre de « général sans armée ». Cependant, son œuvre considérable ne manqua pas, à la longue, de porter des fruits bénis, tandis que, durant les sept dernières années de sa vie, de 1869 à 1876, la figure imposante d’Abraham Kuyper (1837-1920) lui apportait son puissant soutient.

  

II. L’œuvre de Guillaume Groen van Prinsterer

Parmi les nombreux ouvrages de Groen, dont un certain nombre en français[5], il convient de mentionner plus particulièrement les trois suivants :

Ongeloof en Revolutie (« Apostasie et Révolution »)[6], 1847. Il s’agit d’une série de conférences données par Groen de 1845 à 1846, dans laquelle il exprime sa vision globale de la période révolutionnaire, allant de 1795 à 1845. Le thème central est que « la marche des événements à partir du milieu du XVIIIe siècle exprime une notion dominante : celle de la souveraineté absolue de l’homme qui se croit la source et le centre de toute vérité, et qui substitue la raison et la volonté humaine à la révélation et à la loi divine. »[7]

Le Parti anti-révolutionnaire et confessionnel (en français), 1860, qui fera l’objet de notre analyse dans les chapitres qui suivent.

L’Empire prussien et l’Apocalypse (en français), 1867, dans lequel Groen lance un avertissement solennel aux nations européennes, conséquemment à la voie dans laquelle elles se sont engagées, dans la ligne de la Révolution française.

On lira de même avantageusement de la plume de Groen :

- L’introduction aux Archives ou Correspondance inédite de la maison d'Orange-Nassau, Leiden, 1835-1915.

- La hollande et l'influence de Calvin, Amsterdam, 1864.

- La nationalité religieuse en rapport avec la Hollande et l'Alliance évangélique, Amsterdam, 1867.

 

III. Esquisse de la pensée de Guillaume Groen van Prinsterer

Avant d’aborder l’analyse de Le Parti anti-révolutionnaire et confessionnel, nous ferons une rapide esquisse des grandes lignes de la pensée de Groen, afin d’en dégager les thèmes majeurs.

 a. La Parole de Dieu d’abord !

Groen oppose au principe de la Révolution humaniste et apostate (principe de l’autonomie de la raison), le principe chrétien de la Parole de Dieu, dont l’autorité souveraine s’exerce dans tous les domaines de la vie.

A ce titre, Groen insiste sur le lien nécessaire entre l’Evangile et la politique. Dans son livre L’Empire prussien et l’Apocalypse, il dit ceci :

« Il est deux axiomes de droit public au point de vue chrétien : 

I. La loi divine est obligatoire ; l’intérêt national quand même est donc une idole, une fausse divinité … (La loi divine) doit imposer silence à l’égoïsme, soit individuel, soit national.

II. L’antichrist de notre époque est l’idolâtrie du Moi, systématisé dans le rationalisme et la révolution. »[8]

Ainsi, Groen s’inscrit dans l’authentique tradition de l’Eglise Réformée confessante, dans la droite ligne des Réformateurs, de Jean Calvin en particulier.

b. Dans la vraie tradition de l’Eglise

C’est dans la lignée de la grande tradition de l’Eglise et de ses grands Symboles – ceux de l’Eglise ancienne comme ceux de la Réforme – que Groen entend situer toute sa réflexion. Le parti fondé par Groen se veut à la fois anti-révolutionnaire et confessionnel, attaché l’orthodoxie réformée et à la Foi de l’Eglise universelle.

Aussi Groen entend-il relativiser, avec justesse, le principe du « libre examen », considérant que les confessions de foi dans l’Eglise posent les limites nécessaires à celui-ci, sous peine de voir l’unité de l’Eglise s’envoler en éclats. A ce titre, Groen considère l’individualisme issu de la Révolution comme étant l’une des principales causes des maux dont souffre l’Eglise et la société de son temps : « l’Eglise Réformée des Pays-Bas … ne saurait proclamer une liberté d’enseignement illimitée, sans renier sa confession, sa foi, son histoire, et sans briser les liens qui la rattachent à la Réformation du seizième siècle et à la sainte Eglise universelle. »[9]

c. La Réformation comme antithèse de la Révolution

La Réformation serait-elle mère de la Révolution ? Pas du tout, dit Groen. En fait, la Réformation est l’antithèse même de la Révolution : la Réformation est fille de la Parole de Dieu et des six grands premiers Conciles œcuméniques ; la Révolution est la fille des Lumières du XVIIIe siècle, fille du rationalisme et de l’Incrédulité.

A ce titre, il apparaît pour Groen qu’avant même d’être un phénomène politique et social, la Révolution est un phénomène religieux, une prise de position d’ordre philosophique et religieux à l’encontre du christianisme historique : « Pour Groen, la "Révolution" est avant tout, non un bouleversement politique ou social, mais l’histoire de la philosophie irréligieuse, de l’incroyance systématique, qui détruisent fatalement les fondations de l’église et de l’état, de la famille et de la société, et qui engendrent le désordre sans jamais aboutir à la vraie liberté. Le principe de cette révolution, c’est le culte idolâtre de l’humanité, où l’homme ne reconnaît de souverain que lui-même, de lumière que sa raison, de règle que sa volonté. »[10]

d. Ni libéralisme, ni conservatisme ! 

Il serait illégitime de taxer Groen de « conservateur », avocat du statu quo. Ce que Groen entend remettre en question, ce n’est pas tant la révolution dans le sens ordinaire, comme déplacement de pouvoirs, que la Révolution dans l’acception exceptionnelle du mot, la révolution « humaniste » avec son idéologie apostate – le contraire d’une Réforme – qui prône un renversement radical des principes même du christianisme. Groen entend dénoncer l’esprit foncièrement anti-chrétien de la Révolution telle qu’elle s’est manifestée notamment en France, la révolution permanente dont la devise n’est autre que « Ni Dieu ni Maître », opposé au principe chrétien : « Jésus-Christ est Seigneur » ! C’est le combat des deux Cités dont parle S. Augustin, la Cité céleste contre la Cité terrestre, « l’amour de Dieu poussé jusqu’au mépris de soi ; l’amour de soit poussé jusqu’au mépris de Dieu ». Groen invite au choix radical !

Groen n’est pas opposé à certaines révolutions, dans la mesure où elles sont pour le bien des hommes et pour un véritable progrès du genre humain. C’est ainsi qu’il estime comme parfaitement légitimes et salutaires, la « révolution » des Pays-Bas contre l’Espagne, sous l’impulsion de Guillaume d’Orange-Nassau (dit « le Silencieux ») (1533-1584), celle de l’Angleterre, menée par Guillaume II, prince de la Maison d’Orange-Nasseau (1650-1702), contre le régime despotique de son beau-père Jacques II, ainsi que la révolution américaine menée par Georges Washington.[11]

 De l’aveu de Pierre Courthial : « Bien plus que et bien avant la forme du gouvernement, ce qui compte pour Groen c’est le respect par celui-ci de la Loi morale et du Droit définis par la Sainte Ecriture. »[12]

IV. Analyse de : Le parti anti-révolutionnaire et confessionnel dans l’Eglise réformée des Pays-Bas : étude d’histoire contemporaine (Amsterdam, 1860)

Le Parti anti-révolutionnaire et confessionnel constitue, sans aucun doute, l’un des principaux ouvrages de Groen, avec Apostasie et Révolution. En contraste avec ce dernier, qui reprend une série de conférences de l’auteur données entre 1845 et 1846, Le Parti revêt un caractère plus polémique et circonstanciel dans la mesure où celui-ci entend répondre aux critiques d’un dénommé Trottet, alors pasteur à La Haye, dans un article intitulé : « Quelques mots sur l’état religieux de la Hollande », publié par le Chrétien Evangélique du 19ème siècle, journal de Lausanne, le 25 octobre 1859. Selon les propres mots de Groen, M. Trottet s’exprime, dans cet article, « très défavorablement sur le parti orthodoxe dans l’Eglise Réformée des Pays-Bas, sur la fraction ultra-orthodoxe de la communauté wallonne de La Haye, enfin sur mes tendances particulières, sur mon attachement opiniâtre à un système incompatible avec les besoins de notre époque, sur l’affinité de mes idées avec le puséisme, sur mon incapacité à entrer dans la voie de sérieux progrès, enfin sur mon refus à examiner toutes choses, afin de retenir ce qui est bon. »[13]

Ainsi, Groen entend répondre point par point aux critiques qui lui sont faites, à lui ainsi qu’au parti anti-révolutionnaire et confessionnel dont il assume la présidence et dont il est l’un des fondateurs. Le résultat est ce qu’il convient d’appeler un véritable plaidoyer, avec réponses aux objections et démonstration soutenue du bien fondé de chacune des prises de position de l’orthodoxie réformée telle que représentée par le parti confessionnel.

L’ouvrage comprend trois parties distinctes :

1.      un chapitre sur la nature et les tendances du parti confessionnel ;

2.      un chapitre sur le principe anti-révolutionnaire dans ses rapports avec l’Evangile ;

3.      un chapitre sur l’opposition parlementaire du parti confessionnel de 1849 à 1857.

Ces trois chapitres sont précédés par une préface où Groen fait part des principales critiques dont il est l’objet, ainsi que de son intention en rédigeant cet ouvrage.

Préface (pp. V à XII)

D’emblée, Groen fait part aux lecteurs de son intention en rédigeant Le Parti : « En publiant cet écrit, mon désir est de donner à nos amis chrétiens, en Suisse, en France et ailleurs, quelques renseignements sur la situation actuelle de l’Eglise Réformée des Pays-Bas et particulièrement sur les opinions et les efforts du parti auquel je tiens à honneur d’appartenir et qu’on désigne par le nom de parti confessionnel, souvent aussi par les noms de parti anti-révolutionnaire et orthodoxe. »[14]

Suit ensuite ce que l’on est en droit de considérer comme l’une des thèses majeures de Groen concernant son analyse de la situation historique de l’Eglise et de la société de son temps, situation qui explique, selon Groen, le peu d’impact des idées défendues par le parti confessionnel à ce moment-là : les principaux maux et la confusion dont souffre l’Eglise « est le fruit en grande partie des graves dissentiments sur la nature de l’Eglise, entre ceux qui, unis par la même foi, longtemps marchèrent de concert et dans un fraternel accord. »[15]

Dans sa conclusion, Groen revient sur cette thèse : « Sans exclure les causes secondaires, j’affirme que nous avons succombé, non par la force de nos adversaires, mais par la désunion des chrétiens et par l’opposition de nos amis. Ce sont surtout les erreurs sur la nature de l’Eglise qui, faisant méconnaître la légitimité et l’opportunité de nos efforts, ont apporté un mal, à mon avis, incalculable dans son étendue et dans sa durée. »[16]

Ainsi, Groen voit dans ce désaccord fondamental sur la nature de l’Eglise la cause principale de l’échec du parti confessionnel au moment même où les autorités des Pays-Bas s’apprêtaient à entrer dans la voie de la sécularisation et de la laïcisation.

Mais quelle est donc la nature de ce désaccord ? Groen s’explique : « En effet que fallait-il pour réussir ? le concours des chrétiens ; le rapprochement sérieux et actif de ceux qui, sourds aux enseignements de la théologie moderne, tiennent encore à l’autorité de la Bible et aux vérités fondamentales du Christianisme, de la Réforme, et du Réveil évangélique (…) Il fallait faire valoir le caractère exclusif de la vérité et ses conséquences pratiques (…) Il fallait rappeler que, dans l’Eglise, qui repose sur des croyances, il s’agit non pas de disputer, mais de s’édifier sur les fondements de sa doctrine… » Or, poursuit Groen : « C’est précisément cette notion si simple de l’Eglise qui, de plus en plus, a été contredite et mise en oubli. L’axiome est devenu paradoxe, le paradoxe une absurdité. L’Eglise, à ce qu’on prétend, est le domaine commun et le réceptacle des opinions individuelles, le séjour habituel de la vérité et de l’erreur dans une égalité parfaite. La règle pour une Eglise, en matière de foi, c’est de n’en point avoir. Il n’y a de règle, au-dedans comme au-dehors de l’Eglise, que la liberté de chacun. »[17]

Ce que Groen entend dénoncer ainsi, c’est l’individualisme qui règne en maître dans la société de son temps, et jusque dans l’Eglise, et qui conduit tout droit à « une Eglise sans confession et sans doctrine », à « une école publique où le christianisme est admis, à condition de ne scandaliser ni Grec ni Juif », ainsi qu’à l’indifférence du plus grand nombre.[18]

« La véritable source de notre faiblesse et de notre disgrâce, la cause principale du triomphe de l’indifférence et de l’incrédulité, gît dans l’influence des opinions individualistes, qui, singulier et triste mélange de la foi chrétienne avec l’esprit et les doctrines de la Révolution, tendent à dissoudre les institutions religieuses et politiques et à interrompre le cours de la vie naturelle et historique de la société dans son organisme divin. »[19]

Après avoir fait état des critiques émises par les adversaires du parti confessionnel, des dissidents notamment, ainsi que de l'article de M. Trottet mentionné ci-dessus, Groen rappelle quelques vérités à l'égard du part, afin, dit-il, d' « écarter, s'il est possible, la défaveur qui s'attache à la triple épithète : anti-révolutionnaire, confessionnel, orthodoxe. » :

« Nous sommes le parti anti-révolutionnaire ; c'est dire que nous combattons la plus fondamentale des erreurs à la fois religieuses et politiques : la doctrine qui, en mettant à la place de la vérité révélée et de l'autorité divine la souveraineté de la raison et de la volonté individuelle, renverse l'Etat et l'Eglise et détruit les fondements de la Morale et de la société.

Nous sommes le parti confessionnel ; c'est dire que nous estimons que toute Eglise doit avoir une doctrine et pouvoir rendre compte de son espérance et de sa foi et que l'Eglise réformée des Pays-Bas, autrefois si illustre et si fidèle, ne saurait proclamer une liberté d'enseignement illimitée sans renier sa Confession, sa foi, son histoire et sans briser les liens qui la rattachent à la Réformation du XVIe siècle et à la sainte Eglise universelle.

Nous sommes le parti orthodoxe ; c'est dire que nous professons les vérités que les Eglises évangéliques ont exprimées, avec un admirable accord, dans leurs livres symboliques, "les vérités par lesquelles on est chrétien, hors desquelles on ne l'est pas, les vérités dont la profession franche, en paroles et en actes, signale et signalera toujours, aux yeux de tous les chrétiens, un véritable frère en Christ, les vérités dont pas une ne pourrait être supprimée sans que le christianisme ne fut blessé au cœur." (Vinet). »[20]

Ainsi, Groen entend-il poser dès le départ ce qui constitue le fondement même de son action et de ses opinions, et par voie de conséquence, celles de son parti : la Parole de Dieu, telle qu’elle est exprimée dans les confessions de foi de la Réforme et de l’Eglise universelle. L’Eglise, selon Groen, ne peut être que confessante. Elle ne peut que suivre la confession de foi dont elle est à la fois l’héritière et la gardienne, dans la conformité à l’enseignement de l’Ecriture. La liberté de conscience dans l’Eglise ne peut se vivre que sous cette condition-là :

« Lorsque nous maintenons que la liberté des opinions dans l’Eglise a des limites, notre prétendue intolérance est exactement la même que celle de deux écrivains, illustres parmi les avocats de la liberté et dont nos contradicteurs aiment à citer le témoignage, M. Vinet et M. Laboulaye. »

« Remarquez que M. Vinet recommande le symbole et la règle dans l’intérêt de la liberté : "Ne voulant pas s'enraciner dans une confession de foi, il faut qu'on s'affermisse dans le monopole et qu'on se défende par l'arbitraire. On reviendra tôt ou tard aux vrais principes ; on aura un symbole ; et par cette règle on servira la liberté." »

« M. Laboulaye écrit : " (…) l'Eglise n'a d'armes légitimes que la persuasion (…) Une Eglise … n'a de juridiction que dans son empire ; son autorité ne s'étend que sur les fidèles qui reconnaissent ses lois. Là elle est souveraine … là elle a le devoir d'être intolérante et de poursuivre l'infidélité." »[21]

Chapitre Ier. La nature et les tendances du parti confessionnel (pp. 1 à 30)

I. La Fraction ultra-orthodoxe de la communauté wallonne de La Haye (pp. 1-5)

Groen introduit ce premier chapitre par la réponse à la critique de M. Trotet selon laquelle le parti onfessionnel – selon lui, l'aile "ultra-orthodoxe" de l'Eglise Réformée des Pays-Bas – repose sur une conception dogmatique, étroite et passéiste de l'Eglise, telle que représentée notamment par l'antique "orthodoxie de Dordrecht". Groen considère cette critique comme étant dénuée de fondement, dans la mesure ou le parti confessionnel n'a jamais prétendu asseoir ses opinions sur l'unique confession des "Canons de Dordrecht"[22], mais bien plutôt sur le solide fondement de la Parole de Dieu et , conséquemment à cela, sur la foi indubitable des chrétiens exprimée dans les grands Symboles œcuméniques, et dans les Confessions de foi de la Réforme, reprises au XIXe aussi bien par le parti confessionnel que dans la déclaration de l'Ecole théologique de Genève en 1831, et dans la confession de l'Eglise libre du canton de Vaud en 1846. Qui plus est, Groen fait remarquer qu'il convient à cet égard de considérer l'"orthodoxie" – ou "hétérodoxie" ! – de M. Trottet pour pouvoir apprécier son jugement : étant donnée le peu d’orthodoxie dont fait preuve M. Trottet sur de nombreux points de la Foi, « nous n'aurons pas trop à nous inquiéter du reproche d'être, à son avis, des ultra-orthodoxes, c’est-à-dire plus orthodoxes que lui. »[23]

II. Portrait de Groen (pp. 5-9)

Dans ce paragraphe, Groen entend répondre au portrait caricatural dressé par M. Trottet à son encontre, qui l’accuse, entre autres choses, d’être : « amoureux du passé », tenté par le « puséisme », « ardent adversaire de la séparation de l’Eglise et de l’Etat », « le Stahl de la Hollande »[24], etc.

A propos de son attachement au passé, Groen répond, sans chercher à se justifier davantage : « Je suis amoureux du passé. Oui, certes. Je ne crois pas qu’on puisse rompre avec le passé ; je crois que toute opinion qui a de l’avenir, est enracinée dans le passé. »[25]

Contre l’accusation de « puséisme » de M. Trottet, Groen fait état de son attachement très fort au sacerdoce universel des croyants : « Personne n’a été plus que moi partisan des droits de la communauté, de l’égalité des pasteurs, de l’influence des laïques, du sacerdoce universel. » Et Groen poursuit en disant : « Je cours moins le risque de devenir puséiste que de devenir puritain. »[26]

Sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat : « Je suis un ardent adversaire de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. – Pas aussi ardent que M. Trottet se l’imagine. » Groen se distingue ici de son illustre contemporain, Alexandre Vinet qui, dit-il : « en proclamant la séparation absolue, comme vérité universelle, en l’élevant à la hauteur d’un dogme, a commis … une grave erreur. Car enfin, il y a eu bien des époques où, dans l’intérêt de la liberté religieuse, il a fallu restreindre l’exercice des droits politiques aux membres d’une Eglise d’Etat. »[27]

C’est que, pour Groen, ce qui s’impose à l’Eglise de Jésus-Christ, dans sa relation avec l’Etat, ce n’est pas la séparation, mais bien plutôt l’indépendance,  la distinction nette entre le glaive spirituel et le glaive temporel, entre Dieu et César : « Par la force des circonstances, l’union de l’Eglise et de l’Etat a été, et peut devenir encore, nécessaire ou avantageuse. Le premier des axiomes, en droit ecclésiastique, n’est pas la séparation, m’ais l’indépendance. »[28] Et Groen de citer M. de Gasparin : « L’indépendance est un dogme écrit à chaque page de la Bible ; la séparation n’y est écrite nulle part ».[29]

Certes, Groen n’entend pas rétablir une Eglise privilégiée : « Je ne vis point au rétablissement d’une Eglise privilégiée. A mes yeux, l’égalité politique, sans distinction d’opinions religieuses, est un progrès. »[30] Groen n’entend nullement non plus assujettir l’Eglise à l’Etat : « Pas de caesaro-papie, pas de Jus in sacra, surtout pas de religion civile, rien qu’un droit de surveillance et un devoir de protection. »[31]

En fait, ce que Groen entend faire valoir, c’est un Etat qui soit et laïque et chrétien, dans le respect de l’histoire et des croyances du peuple réel, et dans le souci permanent de conformer ses institutions et ses lois aux intérêts et aux besoins religieux de la nation : « Ce que je veux, c’est l’état laïque, mais chrétien, en opposition à l’Etat qui ne reconnaît pas l’autorité divine ; l’Eglise et l’Etat distincts et agissant, chacun dans sa sphère et de concert, pour l’avancement des intérêts les plus chers à la nation. »[32]

A cet égard Groen exhorte les nations occidentales à se souvenir de leurs racines judéo-chrétiennes : « les gouvernements d’Europe doivent se souvenir qu’ils règnent sur des peuples chrétiens. »[33]

Cela étant dit, Groen entend subordonner cette unité naturelle entre l’Eglise et l’Etat aux conditions suivantes, et dont Vinet a été l’ardent défenseur : « séparation nette entre la qualité de croyant et celle de citoyen, autonomie et souveraineté de chaque Eglise dans l’étendue de ses droits essentiels et légitimes, respect de la conscience individuelle dans ses manifestations pratiques. »[34]

III. Le parti confessionnel dans l’Eglise Réformée (pp. 9-12)

M. Trottet oppose au rationalisme avoué de l’école de Groningue et de celle de Leide – alors les plus en vogue aux Pays-Bas – l’orthodoxie morte et le dogme traditionnel représentée notamment par le parti confessionnel.

Mais, s’insurge Groen, « c’est méconnaître entièrement l’origine, la nature, les forces et la diversité du parti évangélique. C’est ignorer le Réveil. »[35] Ce Réveil religieux fut, par lui-même, « ni calviniste, ni luthérien, ni mennonite, il fut chrétien »[36], et c’est comme tel qu’il a marqué profondément de son empreinte, sous l’influence du poète calviniste Bilderdijk et de son plus illustre disciple, da Costa, l’aile orthodoxe de l’Eglise Réformée des Pays-Bas – et donc aussi le parti confessionnel. L’attachement aux formules et aux confessions de foi historiques de la Réforme ne saurait être confondu avec une orthodoxie morte et sans vie, figé dans « l’étroite enceinte du formulaire le plus précis et le plus abstrait du Synode de 1619 », quand bien même cela a pu être le cas de telle ou telle faction.[37]

IV. Les principes du parti confessionnel à l’égard des livres symboliques

Selon Groen, la confession de foi constitue la base même rendant possible une adoration commune : « Entre ceux qui Saint-Esprit réunissent il faut un accord de nature à former la base d’une adoration commune. C’est le système le plus simple et le plus modéré ».[38]

De cela il découle que toute Eglise se doit d’avoir une doctrine de notoriété publique, qui forme la réalité et l’unité du corps ecclésiastique. Cette doctrine est consignée dans ses livres symboliques, sa liturgie, sa confession de foi, qui ont une valeur permanente « comme traité d’alliance défensive, comme signe de ralliement, comme point d’appui utile à retrouver, comme document précieux à invoquer. »[39] Ainsi, la confession de foi de l’Eglise entend proclamer et maintenir les grandes vérités du Christianisme, vérités qui ont « un droit exclusif de bourgeoisie dans l’Eglise », et qui constitue un rempart contre « un subjectivisme sans frein qui détruit l’Eglise pour en conserver l’ombre et la forme. »[40]

Il va de soit, selon Groen, que la Bible, considérée en elle-même, ne saurait servir de symbole à personne : « L’invoquer pour terminer des débats, ce serait en ouvrir de nouveaux. Ce serait mettre aux prises toutes les variantes de la foi et presque toutes celles de l’incrédulité. »[41] Ce qu’il faut à l’Eglise, c’est un document qui fasse l’unanimité et qui constitue le corps de doctrine autour duquel il est possible de vivre une adoration commune, un culte en commun. Sans la confession de foi, l’unité de l’Eglise est ramenée à une unité administrative dont l’Etat aura tôt-fait de se servir pour imposer ses droits. Le peuple dans l’Eglise est livré à tous vent de doctrine. Et Groen de s’en prendre aux dangers du pluralisme : « En n’excluant aucune opinion, par la même on exclut toute opinion exclusive ; la vérité, l’Evangile ne sauraient avoir place dans ce syncrétisme. »[42]

De cela, il découle pour Groen les conséquences suivantes. La première, c’est qu’il faut rester dans l’Eglise établie, afin de faire valoir les droits de la doctrine historique et légale qui en constitue la base. Reprenant A. Monod Groen objecte, à ceux qui le somment de sortir de l’Eglise établie : « Nous sommes chez nous ; ce n’est point à nous de sortir d’ici, et nous n’en sortirons que chassés. »[43] Et Groen poursuit en disant : « Il faut rester dans l’Eglise, mais pour y lutter … jusqu’à ce que le but soit atteint, et que l’Eglise ait triomphé, soit qu’elle se réorganise sur ses immuables bases, soit que … elle se dégage de formes désormais mensongères, pour reparaître libre et indépendante avec une vigueur nouvelle. »[44]

Autre conséquence : il va de soit, pour Groen, que le combat mené au sein de l’Eglise doit en particulier être mené pour le maintien des vérités autres que secondaires, les vérités nécessaires « à l’égard desquelles toute transaction est illicite ; des vérités dont l’Eglise, sans abandonner sa foi, ne saurait admettre ou tolérer les contradicteurs. » Et encore :  « Nous nous sommes constamment bornés à ce qui … a été considéré comme le minimum de l’unité évangélique »[45], tel qu’il – ce minimum – apparaît notamment dans la confession de l’Eglise libres du Canton de Vaud de 1846.

En résumé, donc, Groen définit le projet général du parti confessionnel comme suit : « Exiger, au nom de l’Eglise, en faisant appel à sa confession et à son histoire, de la résistance au renversement systématique de ces vérités centrales et rallier ainsi les membres fidèles autour des fondements de sa foi ; d’un autre côté combattre les entraînements, selon nous, ultra-orthodoxe, et tenir compte des besoins et de la situation de l’époque, telle était la voie que le parti confessionnel s’était tracé. »[46]

V. L’"orthodoxie de Dordrecht" (pp. 16-20)

Pour Groen, l’orthodoxie de Dordrecht n’est pas autre chose qu’une brillante restitution de la théologie de la Réforme concernant le mystère du salut (élection, prédestination, grâce irrésistible, etc.). C’est à ce titre que le parti confessionnel s’en réclame. C’est aussi à ce titre que les Eglises Réformées de France, en 1620, ont ratifié, lors d’un Synode tenu à Alès, les Canons de Dordrecht, estimant qu’ils exprimaient fidèlement l’enseignement de l’Ecriture sainte, dans la droite ligne de la théologie des Réformateurs : « Je condamne la doctrine des Arminiens, parce qu’elle fait dépendre l’élection du fidèle de la volonté de l’homme, et attribue tant de pouvoir à son franc arbitre qu’elle anéantie la grâce de Dieu, et parce qu’elle déguise le papisme pour établir le pélagianisme et renverser toute la certitude du salut. »[47]

Cela étant dit, ni Groen, ni le parti confessionnel n’entendent faire des Canons de Dordrecht la pierre de touche de toute sa théologie. Il s’agit d’un des nombreux maillons qui composent, selon Groen, l’orthodoxie réformée, dans la fidélité à toute l’Ecriture sainte. Les Canons ont été rédigés dans des circonstances particulières, pour répondre aux attaques des arminiens. Il ne convient pas, par conséquents, de faire de ces derniers le principal objet de la polémique, sans pour autant les sous-estimer dans le débat. Il importe d’être particulièrement attentif aux réalités de la situation actuelle et de faire une distinction entre les points secondaires et les points essentiels de la foi, qu’il importe de défendre et de faire valoir en premier lieu.

« Il ne faut point, mêlant aux vérités capitales des articles sur lesquels les chrétiens sont divisés, provoquer une scission funeste entre ceux que nous désirons précisément rallier et qui se tendent sincèrement la main sur les vérités essentielles de leur foi commune. »[48]

VI. L’attitude du parti confessionnel envers la dissidence, le rationalisme dans l’Eglise, les Facultés de théologie, et l’enseignement primaire (pp. 20-26)

Les quatre principaux objets sur lesquels, de 1837 à 1848, le parti confessionnel a concentré ses efforts sont : la liberté des dissidents, l’unité de doctrine, l’enseignement dans les facultés de théologie et l’école primaire. Pour chacun de ces points, le Parti s’est attaché à la défense des intérêts communs à tous les chrétiens, sans chercher à faire prévaloir une orthodoxie trop rigoureuse : « Toujours nous nous sommes fondés sur le droit de l’Eglise, sur sa doctrine, sur sa confession de foi ; mais sans jamais outrepasser les limites de notre système, et nous bornant, même dans l’Eglise Réformée, à la défense des intérêts communs à tous les Chrétiens. »[49]

Pour ce qui est de la liberté de culte des dissidents Réformés, le Parti s’est attaché à combattre le despotisme soupçonneux des articles introduits par Bonaparte dans le Code Pénal, qui faisaient dépendre les affaires de l’Eglise de l’arbitraire de l’Etat. Le Gouvernement ayant la responsabilité d’imposer un culte unique, et de faire maintenir, y compris par la force, l’unité administrative de l’Eglise, cela valu aux « séparatistes » d’être persécutés, traduit devant des tribunaux civils, mis à l’amende et en prison. Le parti confessionnel exerça ici une influence bénéfique, puisqu’en 1852, la position des dissidents fut définitivement reconnue et légalisée.

Pour ce qui est de l’unité de l’Eglise, Groen entend subordonner l’unité de règlement à l’unité de doctrine : « l’Eglise n’est pas un assemblage de personnes astreintes aux mêmes formes extérieures d’un culte public, mais, d’après la belle définition de M. Berryer, "la société des âmes que les mêmes croyances lient devant Dieu". »[50] D’où l’utilité et la nécessité de la confession de foi, qui seule permet de distinguer l’essentiel de l’accessoire, le fondamental du secondaire, contre les dérives évidentes de l’individualisme et du subjectivisme qui aboutissent à la dissolution pure et simple de l’Eglise.

Pour ce qui est de l’enseignement théologique dans les universités, le parti confessionnel a défendu, contre la pratique courante, le droit de l’Eglise – et non de l’Etat –,  de s’occuper elle-même du recrutement des professeurs, selon des critères qui lui sont propres, et non pas seulement selon leurs capacités scientifiques : « Par une singulière anomalie, même après la séparation de l’Eglise et de l’Etat, le choix des professeurs se faisait par le Gouvernement, et, par une confusion d’idées bien plus grave encore, uniquement d’après leurs capacités scientifiques, sans s’inquiéter en aucune manière de leur foi. »[51]

Pour ce qui est de l’enseignement primaire, le parti confessionnel s’est attaché, contre l’idéologie ambiante prônée par l’école publique – ou « Ecole mixte » –, imprégnée de rationalisme et prônant une religion mixte réduite à une simple morale laïque, à faire valoir le point de vue confessionnel : « nous mettions en évidence le droit et le devoir de l’Eglise et des membres de l’Eglise, de donner aux enfants non seulement une instruction catéchétique, mais surtout une éducation conforme à ses dogmes et à ses préceptes. »[52]

Groen conclu ce chapitre en indiquant les trois principaux motifs du parti confessionnel qui ont motivé son action :

1. La situation particulièrement dramatique de l’Eglise en matière doctrinale, qui réunissait alors, selon les propres mots de Gaussen, parlant de l’Eglise de Genève, l’arianisme du IVe siècle, le pélagianisme du Ve et le socinianisme du XVIe.

2. La nécessité de « faire revivre le sentiment du droit et du devoir des fidèles de maintenir l’Eglise sur les bases de sa foi », sans pour autant avoir recours à des moyens extrêmes en tentant d’écarter immédiatement les ministres de l’Eglise qui attaquent ses croyances fondamentales.[53]

3. La prétention d’être les vrais défenseurs de la liberté : « Hors de l’Eglise la plus grande mesure possible de liberté pour chacun dans la sphère de ses droits individuels ; dans l’Eglise une règle d’enseignement, seul moyen de garantir la liberté du croyant contre la licence du pasteur, prétendant substituer ses doctrines ou ses rêveries à la foi du troupeau. »[54]

Enfin, Groen insiste sur le fait que le parti confessionnel n’a jamais cherché à avoir recours à l’Etat, à invoquer le bras séculier pour défendre ses intérêts, et ce, contre la partialité et l’intervention perpétuelle du pouvoir temporel dans les affaires de l’Eglise.

VII. La nature et la portée de la défense du parti confessionnel des droits de l’Eglise dans les Etats-Généraux (pp. 26-30)

Face aux accusations de partialité et des soi-disantes prétentions excessives du parti confessionnel, profitant de sa position parlementaire pour concéder à l’Eglise Réformée une prépondérance ou des avantages quelconques dans ses rapports avec l’Etat, Groen fait valoir le combat permanent du parti en faveur de la liberté des cultes et de l’impartialité de l’Etat en pareil domaine : « Nous avons demandé la liberté et l’émancipation de l’Eglise … contre un régime arbitraire … contre une organisation de l’Eglise contraire à ses principes et à ses souvenirs ; contre son asservissement à des formes oligarchiques ; contre son identification avec ce linceul gouvernemental ; contre la conduite du Gouvernement faisant ainsi cause commune avec les ennemis de l’Eglise … Nous avons demandé l’impartialité, la neutralité, jamais nous n’avons brigué la faveur du pouvoir temporel pour le parti orthodoxe. »[55]

Suit ensuite un résumé des principes de Groen concernant l’indépendance et l’influence des Eglises en relation avec l’Etat, selon un double point de vue :

1. L’Eglise comme corporation indépendante et autonome : « L’Eglise est une corporation indépendante, soumise, comme toutes les autres corporations, à la surveillance de l’Etat, ayant un droit égal à la protection commune, mais autonome et se refusant à toute intervention dans le cercle de ses intérêt particulier. »

2. L’Eglise comme institution publique, en lien étroit avec la nation : « Mais en outre les Eglises sont indissolublement liées à la chose politique ; elles ont sur l’Etat une action naturelle, que l’Etat ne saurait repousser sans se mettre en désaccord avec la nation. »[56]

A ce titre Groen considère que de la séparation de l’Eglise et de l’Etat « découle pour celui-ci l’obligation de mettre les institutions publiques, en tout ce qui concerne les intérêts et les besoins religieux, en harmonie avec les croyances, non du Souverain ou de l’Etat [comme dans les religions d’Etat], mais de la Nation. » Et Groen d’en appeler à la conscience nationale : « Laissant de côté la question combattue de l’Etat chrétien, j’ai dit : en tout cas, souvenez-vous que vous êtes le gouvernement d’un peuple chrétien (…) Vous ne pouvez imposer au peuple, ni des institutions athées, ni une religion civile et mixte. »[57]

De cela il découle que le monopole de l’Etat en matière d’éducation constitue une usurpation du pouvoir civil : « Pour la masse du peuple, la liberté des écoles particulières est insuffisante ; il faut en outre, il faut surtout, l’organisation de l’école publique en conformité des besoins religieux de la nation. »[58] Il en va de même pour la question du paupérisme : « il ne fallait ni réglementer la charité chrétienne, ni tarir les sources de la bienfaisance par la charité légale » ; et encore : « il fallait soigneusement se garder … de mettre … le paupérisme à la charge de l’Etat. »[59]

Et Groen d’en conclure : « L’éducation et la bienfaisance, voilà le terrain réservé à l’Eglise, ou que tout au moins l’Etat ne saurait s’arroger comme son domaine. Il ne peut, sans enlever à l’Eglise ses droits et sa tâche, se constituer pédagogue universel et grand-aumônier de la nation. »[60]

Chapitre II. Le principe anti-révolutionnaire dans ses rapports avec l’Evangile (pp. 31 à 81)

Dans ce second chapitre, Groen montre que le mal dont souffre le siècle présent plonge ses racines dans l’esprit anti-chrétien de « la Révolution en permanence », telle quelle a été vécue notamment en France.

I. Qu’est-ce que la Révolution ? (pp. 31-33)

Pour Groen, le principe de la Révolution n’est autre que l’incrédulité, le rejet de la vérité révélée : « La Révolution en permanence a été et demeure la conséquence inévitable du reniement des rapports de dépendance entre l’homme et le Dieu de la nature, de l’histoire, et de l’Evangile. »[61]

Pour combattre l’esprit de la Révolution, il faut opposer à celui-ci le principe de la Réforme, le principe de la foi contre l’incrédulité, de l’autorité de la Parole de Dieu contre la prétendue autonomie de la raison de l’homme divinisé : « Pour faire cesser le mal … il faut en extirper le germe » ; « l’incrédulité systématique n’a d’antidote que la foi » ; « le principe anti-révolutionnaire n’est autre que le principe chrétien et protestant, le principe de la Réforme, qui peut seul, au nom de la Révélation et de l’Histoire, combattre avec succès un principe anti-religieux et anti-social, et réaliser ainsi par l’Evangile, pour le salut de l’Etat et de l’Eglise, ce qu’il y a de vrai et de salutaire dans les utopies de la Révolution ».[62]

Considérant la Révolution sous ses traits historiques et religieux, Groen donne de la Révolution la définition suivante : « Ramenée à sa véritable origine, la Révolution est un seul et même grand fait historique ; savoir l’envahissement des esprits par la doctrine de la souveraineté absolue de l’homme, qui fait de lui la source et le centre de toute vérité, en mettant la raison et la volonté humaine à la place de la révélation et de la loi divine. » Et encore : « La Révolution, c’est l’histoire de la philosophie irréligieuse du siècle passé ; c’est, dans sa source et ses résultats, la doctrine qui, librement développée, détruit l’Eglise et l’Etat, la société et la famille, produit le désordre sans jamais fonder la liberté ou rétablir l’ordre moral, et, en matière de religion, conduit immanquablement ses consciencieux adeptes à l’athéisme et au désespoir. »[63]

Partant de cette définition, le principe anti-révolutionnaire n’est autre que « le contraire de la Révolution ; c’est l’Evangile et l’Histoire, qui résistent à l’anarchie, au nom de la religion, du droit, du progrès, et de la liberté. »[64]

C’est à la lumière de son analyse des racines anti-chrétiennes de la Révolution que Groen considère la situation dramatique et les bouleversements de l’Europe de son temps : « La situation de l’Europe me parut le résultat de fausses doctrines, la conséquence et le salaire du mépris des lois essentielles de l’humanité, du renversement systématique des rapports sociaux ; le fruit de la Révolution, dans l’acception de ce mot la plus significative et la plus exacte. »[65]

II. Son histoire (pp. 33-39)

Pour Groen, la Révolution française n’est autre que « le développement pratique de la philosophie incrédule ».[66] C’est là le fil conducteur des évènements dramatiques de l’histoire depuis 1789. L’incrédulité est le principe même de la Révolution : « Le principe de la Révolution, c’est le culte idolâtre de l’humanité ; l’homme ne connaissant de souverain que lui-même, de lumière que sa raison, de règle que sa volonté, adorant l’homme et détrônant Dieu. »[67]

De cet humanisme sans Dieu découle le Contrat social de Rousseau – « l’utopie finale du droit public moderne » selon Groen[68] – qui établit la volonté générale par le vote de la majorité numérique. Le point de départ du Contrat social n’est autre que la notion de la bonté originelle de l’homme qui signifie que la volonté du plus grand nombre est forcément bonne. Ce qui est contraire l’anthropologie biblique.

Certes, dans l’idéal, concède Groen, la démocratie est un « régime admirable », cependant qu’il poursuit en disant : « pourvu toutefois qu’on enlève à l’homme ses passions et ses vices » ![69] N’ayant aucune limite absolue, ni véritables points d’appui moral (la loi divine), le caractère utopique d’un tel régime, en particulier lorsqu’il est mû par une idéologie matérialiste et athée, conduit immanquablement au despotisme, à l’arbitraire et à la force, ainsi qu’à l’ébranlement des droits publics et particuliers : « Ici encore, l’excès de la tyrannie provient de l’excès de la liberté. »[70] Et encore : « Les révolutions de 1789, de 1793, de 1830, ne sont que les phases diverses d’un seul phénomène, les différents actes d’un même drame, "les révolutions gouvernementales dans la Révolution" (Fiévée). »[71]

Quel est donc le remède à l’esprit de la Révolution ? Pour Groen, il « faut attaquer le mal à sa racine. Il faut complètement renoncer à ce subjectivisme indépendant, qui, n’ayant aucun souci ni de la souveraineté de Dieu, ni de la faiblesse de l’homme et de sa chute, supprime le fondement de toute vérité et toujours abat, sans jamais pouvoir bâtir. Il faut ressaisir les vérités immuables longtemps méconnues. Il faut se soumettre à l’autorité divine. Il faut retourner au principe chrétien. »[72]

La Révolution française ou européenne était-elle sans motifs ? Certes non, répond Groen, « car la situation de la France et de l’Europe appelait à grands cris une Réforme. Mais cette situation ne rendait ni désirable, ni même inévitable, le contraire d’une réforme ; une révolution dans les idées fondamentales de l’ordre social, une révolution anti-religieuse, renversant, sous le nom d’abus, jusqu’aux institutions les plus utiles, et niant, sous le nom de préjugés, jusqu’aux principes les plus sacrés. »[73]

Mais alors, n’y a-t-il rien de bon dans les idées prônées par la Révolution ? Convient-il de renoncer aux espérances de 1789 et de ses grands principes : liberté, égalité, fraternité, tolérance, humanité, progrès ? A cela Groen répond : « Il serait absurde de le supposer. Elles répondent, en partie, aux aspirations les plus nobles et aux désirs légitimes du cœur humain »[74]. Cependant, ce que Groen entend dénoncer, c’est l’enracinement de ces grands principes dans un esprit anti-chrétien, l’esprit de l’incrédulité, qui sape les fondements mêmes de ces derniers, et qui les dénature : « Mais, pour assurer notre bonheur, il ne suffit pas de répandre à profusion les belles maximes, en les séparant de la vérité suprême qui seule peut les rendre efficaces. La Révolution qui les proclame, les frappe de stérilité, ou, pour parler plus exactement, les dénature. Rameaux détachés de l’arbre évangélique, ces idées, que la sève révolutionnaire empoisonne, ne portent que des fruits mortels. Mis au service d’une philosophie anti-chrétienne, le panacée ne fait qu’aggraver le mal, au lieu d’amener la guérison. »[75]

En fait, Groen voit dans les principes mêmes de la Révolution, en lien avec l’incrédulité, les germes de la Terreur : « Les idées de 1789, irréprochables en elles-mêmes et en rapport avec la source dont toute vérité émane, devaient cependant, dans leur liaison avec l’incrédulité qui prédominait dans les esprits, devenir funestes. Elles devaient, précisément à cause de leur bonté relative, allumer un fanatisme qui se croirait en droit de tout immoler, pour parvenir à réaliser ses conceptions sublimes. Après avoir … produit les forfaits de la terreur, cette obstination sanguinaire devait se briser contre un sceptre de fer. A la dictature de Robespierre devait définitivement succéder le régime arbitraire de Bonaparte. »[76]

III. Sophismes anarchiques (pp. 39-41)

L’incrédulité est le germe de la Révolution. La Révolution, à rebours de ses promesses de liberté et de fraternité, aboutit à l’empire de la majorité et de la force, à « la servitude légale et illimitée », à l’absolutisme et à l’omnipotence de l’Etat « devant lequel toutes les exigences collectives ou individuelles s’anéantissent, qui couvre et qui dissimule toutes les injustices et toutes les tyrannies, sous le voile du salut public. »[77]

Contre le règne de l’arbitraire et de la tyrannie comme fruit de la volonté générale, Groen revendique la légitimité et le Droit divin : « Contre un pareil ordre public et légal, il nous faut la Légitimité et le Droit divin. »[78] Le « Droit divin », Groen l’entend « non pas d’après la théocratie du peuple juif, ou dans le sens absurde des Stuarts, ou d’après le servilisme de Hobbes, ou selon l’interprétation de Bonaparte ; mais le Droit Divin, tel que, jusqu’à l’avènement de la révolution, il a été reconnu comme base de tout Gouvernement, républicain ou monarchique ; tel qu’il peut seul fonder véritablement tous les droits et toutes les libertés. »[79] Pour reprendre un propos de Lamennais : « Toute véritable législation vient de Dieu, principe éternel de l’ordre et pouvoir général de la société des êtres intelligents. Sortez de là, je ne vois que des volontés arbitraires et l’empire de la force ; je ne vois que des hommes qui maîtrisent d’autres hommes, je ne vois que des esclaves et des tyrans. »[80]

Pour Groen, le choix est inévitable : « Il faut opter entre la souveraineté de l’homme et celle de Dieu » ; et encore : « Sans le Droit Divin, pas d’autorité réelle, ni Royauté, ni gouvernement parlementaire, ni République … Il n’y a pas d’autre alternative : vous rencontrez l’anarchie et la servitude dans les corollaires du Contrat social, ou vous retrouvez la source des droits et des libertés dans l’autorité absolue et salutaire de Dieu. »[81]

IV. Témoignages anciens et modernes (pp. 41-44)

Pour condamner le principe révolutionnaire, Groen fait comparaître, à travers les siècles, une nuée de témoins.

Chez les Anciens, tout d’abord, où le subjectivisme n’avait pour défenseurs peu recommandables que les sophistes. L’Evangile et la Réformation le repoussèrent vivement, tandis que le XVIIIe siècle, malgré de nombreux défenseurs, suite à l’affaiblissement de la foi, connu aussi beaucoup de détracteurs. Groen en appelle à l’école historique des Niebuhr et des Savigny, aux écrits remarquables des de Bonald, des de Maistre et des Lamennais, ou encore de M. de Haller, dont le fameux « De la Restauration politique » dans lequel l’auteur s’attaque au dogme social révolutionnaire de la souveraineté du peuple et de la démocratie universelle qui aboutit à l’absolutisme et à l’omnipotence de l’Etat. De même, Groen se plait à citer parmi les adversaires des tendances révolutionnaires, les plus grands hommes d’Etat d’Angleterre, tel William Pitt, ou l’historien Edmund Burke, « le Bossuet de la politique », guide spirituel de Pitt, et créateur du whiggisme conservateur ou torysme constitutionnel, pivot de la résistance en Angleterre. Ainsi, selon Burke : « La Révolution est un fait unique. C’est une révolution de doctrines ; c’est l’avènement d’une secte, d’une religion nouvelle ; d’une religion qui n’est que l’irréligion même, l’impiété, l’athéisme, la haine du christianisme érigée en système. Commençant par le plus affreux désordre, on finira par le plus violent despotisme ; les rois se feront tyrans par politique, lorsque les sujets seront rebelles par principe. La guerre est inévitable. Il ne s’agit pas d’attaque ; il ne s’agit pas de se mêler inconsidérément des formes de gouvernement de la France, il s’agit de se défendre contre des doctrines armées, contre une propagande de maximes destructives de tout gouvernement, de toute société. Il s’agit, dans une guerre civile, de prêter secours à la véritable France, de la sauver des étreintes d’une faction qui la maîtrise, qui la prend pour point de départ et d’appui, qui en fait le théâtre et le centre de ses expériences et de ses projets ; qui vise à l’empire universel et dont l’existence même est une déclaration de guerre à l’humanité. Il y a combat à mort entre la civilisation chrétienne et ce mauvais esprit cosmopolite. »[82]

V. Leçon de l’histoire contemporaine (pp. 44-48)

Pour Groen, le communisme et le socialisme, qui tendent, avec leur dédain des droits traditionnels et historiques, à « engloutir la famille et la propriété dans ses ateliers et ses phalanstères »[83], sont l’aboutissement logique de la Révolution : « L’ordre rétabli par la force, l’Etat démocratique enveloppé et réglé par l’Etat militaire » ; « Le droit du plus fort devenu, dans son acception la plus barbare, la règle du droit des gens et du droit public. »[84]

La liberté individuelle est sacrifiée à l’intérêt de l’Etat, que la devise du salut public « autorise et sanctifie tout ce qui sert à écraser ses antagonistes »[85]. La Révolution aboutit ainsi au servilisme le plus dégradant, que n’avaient jamais connu les hommes de l’ancien régime : « Quelque soumis que fussent les hommes de l’ancien régime, il y avait une sorte d’obéissance qui leur était inconnue : ils ne savaient pas ce que c’était que de plier sous un pouvoir illégitime ou contesté, qu’on honore peu, que souvent on méprise, mais qu’on subit volontiers parce qu’il sert ou peut nuire. Cette forme dégradante de la servitude leur fut toujours étrangère. Ils avaient pour le souverain tout à la fois la tendresse qu’on a pour un père et le respect qu’on ne doit qu’à Dieu. En se soumettant à ses commandements les plus arbitraire, ils cédaient moins encore à la contrainte qu’à l’amour, et il leur arrivait souvent ainsi de conserver leur âme très libre jusque dans la plus extrême dépendance. »[86]

VI. Ecrivains anti-révolutionnaires de nos jours (pp. 48-56)

Parmi ses contemporains, Groen fait état des écrivains anti-révolutionnaires suivants : M. Ranke ; M. Macaulay, avec en particulier son Histoire d’Angleterre, où il reprend la thèse de Burke selon laquelle « c’est parce que nous avons eu une révolution conservatrice au dix-septième siècle, que nous n’avons pas eu de révolution destructive au dix-neuvième. »[87] ; l’américain M. Lothrop Motley, qui a popularisé en Amérique et en Europe les événements qui ont vu naître la république des Provinces-Unies, et qui a montré dans ses écrits « la différence entre des révolutions dans le sens ordinaire et la Révolution dans l’acception exceptionnelle du mot, entre un renversement de principes et un déplacement de pouvoirs. Il montre réunis, dans un même amour des libertés nationales et historiques, Guillaume I, Guillaume III et Washington ; il oppose à la révolution systématiquement anarchique les révolutions salutaires et légitimes des Pays-Bas, de l’Angleterre, et des Etats-Unis. »[88]

Groen mentionne de même :

§         les Mémoires de Mallet du Pan (mort en 1802) recueillis et mis en ordre par M. Sayous, et livrés au public en 1851. En voici un extrait significatif : « Ce qui ne change point, c’est l’essence de la doctrine révolutionnaire. Cette théorie anti-sociale est pour tous les partisans de la révolution une véritable religion (…) Le fanatisme d’irréligion, d’égalité, de propagandisme, est aussi exalté et mille fois plus atroce dans ses moyens que ne le fut jamais le fanatisme religieux (…) Cette secte redoutable se déploie, se propage, comme l’islamisme, par les armées et par l’opinion : d’une main ils tiennent le sabre et de l’autre les droits de l’homme. »[89]

§         L’Histoire de la Convention Nationale de M. de Barante, qui souligne le caractère utopique de la Révolution ainsi que la fausseté de ses principes, et que c’est du sein même de la Révolution que sont nés ses principaux antagonistes.

§         L’Histoire de la Révolution de 1789 à 1795 de M. von Sybel, qui montre que même en 1789 la Révolution n’était pas inévitable. Il eu suffi que le roi prenne l’initiative de l’abolition pleine et entière du régime féodal pour désamorcer la révolution, à l’instar de la révolution du Danemark en 1660.

§         L’Ancien régime et la Révolution de M. de Tocqueville, dans lequel il met en évidence le fait que la Révolution n’a fait, sous beaucoup de rapports, que « rentrer dans la voie où, depuis longtemps déjà, l’ancien régime était entré. »[90] Cela est particulièrement vrai pour la centralisation administrative, institution de la royauté, qui après avoir été détruite par la Révolution, fut restaurée, sous un nouveau jour, en 1800 : « la logique révolutionnaire, qui fait disparaître toutes les existences indépendantes dans l’unité de l’Etat, donne à la centralisation un degré d’intensité que précédemment elle n’eût jamais atteint. »[91] De Tocqueville voit dans la Révolution une sorte de religion nouvelle qui entend imposer ses nouveaux schémas à la terre entière : « La Révolution est devenue une sorte de religion nouvelle, religion imparfaite, il est vrai, sans Dieu, sans culte, et sans autre vie, mais qui, néanmoins, comme l’islamisme, a inondé toute la terre de ses soldats, de ses apôtres et de ses martyrs. »[92] Cependant, de Tocqueville n’a pas su suffisamment, selon Groen, discerner avec évidence le caractère foncièrement irréligieux de la Révolution, qu’il ne considère que comme accidentel : « C’est considérer dans la Révolution, comme accidentel, ce qui constitue sa nature et son essence. »[93] Pour reprendre une citation de Burke : « Nous ne pouvons nous dissimuler le vrai caractère de cette terrible lutte. C’est une guerre de religion … c’est là son trait dominant. »[94]

Groen conclu ce chapitre en appelant à la barre trois grands penseurs anti-révolutionnaires qu’il  paraît bien affectionner plus particulièrement, avec aussi Edmund Burke : M. de Montalembert, Stahl, et Guizot. 

A propos du « libéralisme » de la Révolution, Montalembert dit ceci : « Le libéralisme voulait faire dater le monde de 1789, et c’est au nom des idées et des principes de 1789 qu’on le bâillonne. Les philosophes et les libéraux ont si bien conduit les affaires, que deux fois en un demi-siècle leur système a abouti à l’abdication et à la suppression possible de tout droit et de toute liberté (…) Je dis que cette révolution non seulement n’est pas la liberté, mais qu’elle en est l’antipode (…) C’est elle qui prépare les peuples à la tyrannie. »[95]

De M. Stahl, Groen indique son Qu’est-ce que la Révolution ? qui résume remarquablement son analyse : « La Révolution, c’est la doctrine politique qui, depuis 1789, pénètre la pensée des peuples et les institutions publiques ; renverse les rapports légitimes et éternels ; fait de l’homme le créateur et le centre de l’univers moral ; prêche la souveraineté du peuple, la liberté illimitée, le nivellement de la société, la suppression des lois traditionnelles et historiques, le sacrifice des droits acquis aux exigences du bien public ; dénonce la propriété comme un vol et tout pouvoir indépendant comme une tyrannie, et n’admet de gouvernement quelconque que comme ministre et serviteur responsable du peuple souverain. »[96]

M. Guizot, après avoir été, jusqu’en 1848, l’une des gloires du parti libéral, et suite au renversement de la monarchie de juillet, « semble reconnaître que la souveraineté de la justice, de la raison, du droit, fléchit, dans la pratique, devant la souveraineté du peuple. » ; « L’expérience semble lui avoir appris que le pouvoir doit trouver, en dehors de la société, le point d’appui dont il a besoin … dans la soumission des sujets et du souverain à Celui de qui tout pouvoir dépend et dont tout pouvoir émane. »[97] Dans ses écrits, et notamment dans De la Démocratie en 1848 et Nos mécomptes et nos espérances en 1855, M. Guizot entend dénoncer l’idolâtrie démocratique, considérant que la liberté et l’égalité révolutionnaire, avec sa vision optimiste de l’homme, tendent en réalité à détruire tous les rapports sociaux : « Le chaos se cache aujourd’hui sous un mot : Démocratie. C’est cette idée qu’il faut extirper. La paix sociale est à ce prix. »[98] ; et encore : « Nous nous sommes crus meilleurs que nous ne sommes ; nous avons méconnu le mal inhérent à notre nature … nous n’avons pas tenu compte des lois éternelles que Dieu nous a faites, et nous avons follement prétendu mettre à leur place, et partout, nos propres lois. » Et il conclut en disant : « Surtout, hâtons-nous de sortir des ornières où l’esprit révolutionnaire nous a jetés ; elles nous mèneraient toujours aux mêmes abîmes. »[99]

VII. Le principe anti-révolutionnaire n’est autre que le principe chrétien (pp. 56-61)

Groen oppose au principe révolutionnaire le principe chrétien : « La Révolution, n’étant que le renversement systématique de l’Eglise de Jésus-Christ, la résistance véritablement anti-révolutionnaire est le témoignage perpétuel de la foi, dans la forme qui convient à notre époque ; le principe chrétien, dans son application légitime, nécessaire et opportune. »[100]

A propos de l’idolâtrie démocratique, que la Révolution entend imposer comme un dogme, Groen déclare : « Le christianisme se résigne à la démocratie, comme à tout autre forme de gouvernement ; mais imposée comme condition nécessaire et universelle de l’ordre social, considérée comme dogme révolutionnaire, et opposée au Droit Divin, dont le souverain quelconque, peuple ou roi, doit respecter l’autorité éternelle, la démocratie du contrat social aura toujours contre elle la foi chrétienne. »[101] 

Suivent ensuite quelques citations. De de Bonald : « La Révolution … a commencé par la déclaration des droits de l’homme ; elle ne finira que, par la déclaration des droits de Dieu. »[102]  De Stahl : « La Révolution en Europe ne saurait finir que par le christianisme, par l’Etat chrétien, par l’école chrétienne. »[103] De M. Guizot : « Si la foi chrétienne était plus puissante, le communisme et le socialisme ne seraient bientôt plus que d’obscures folies. Si le communisme et le socialisme prévalaient, la foi chrétienne périrait. »[104] De de Maistre : « Il y a dans la révolution française un caractère satanique qui la distingue de tout ce qu’on a vu, et peut-être de tout ce qu’on verra. »[105] De Guizot : « Le XVIIIe siècle est un siècle non seulement de sympathie passionnée, mais d’adulation idolâtre pour l’humanité, et c’est par là surtout qu’il a cessé d’être chrétien. »