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X. LA DOCTRINE BIBLIQUE DE L’ELECTION A. Les frontières de l’élection 1. Introduction La question qui se pose à l’Eglise de tous temps, et à nous aussi, est la suivante : où situer la décision de la rédemption de l’homme. Est-elle avant tout une décision de l’homme et de sa volonté dans le contexte d’une grâce générale de Dieu ? Ou la décision est-elle ultimement divine ? Les réponses opposent Augustin à Pélage ; les réformateurs aux nominalistes ; les calvinistes de Dordrecht aux arminiens ; Pascal aux jésuites. Ou alors parfois, on a fait l’effort de trouver un équilibre qui harmonise l’acte de Dieu et la décision de l’homme : c’est ce que l’on appelle le synergisme. On a souvent parlé des dangers de la doctrine de l’élection. Ces dangers ne sont pas seulement théoriques, mais aussi pratiques. La doctrine touche à la certitude de notre salut, et par conséquent à la pratique de la vie chrétienne. - le salut est-il gratuit par une libre décision de l’amour de Dieu ? S’il en est ainsi, ne risquons-nous pas de dévaloriser les œuvres ? - en revanche, si nos œuvres sont nécessaires au salut, ne sommes-nous pas liés par le moralisme ? La certitude du salut ne disparaît-elle pas ? Dans le premier cas, la décision de Dieu, qui est cachée dans sa raison profonde et qui ne dépend pas de nos mérites, est une menace pour notre certitude. Dans le deuxième, notre part de coopération nous prolonge dans l’incertitude. quand l’élection cède la place au moralisme, notre sort est en danger. Ces deux points extrêmes nous montrent les dangers de parler de l’élection. Il faut éviter d’une part une élection mystérieuse, occulte, incertaine ou arbitraire ; d’autre part il faut dépasser une pré-connaissance divine de nos œuvres qui mériteraient l’élection. Dans ces deux cas, l’aspect concret du message biblique manque. Il nous propose une élection divine qui est cachée, mais qui est aussi manifestée en Jésus-Christ qui est le fondement et la manifestation de notre élection, saisie par la foi. Cette certitude de la foi en Christ débouche sur notre responsabilité : L’élection divine est le fondement de notre amour de Dieu. Notre amour de Dieu n’est pas le fondement de notre élection. Dans la Bible, l’élection divine n’est jamais une raison d’incertitude, mais le fondement de la louange et de la gratitude. La question-test : l’élection est-elle une raison de notre certitude ? Si c’est le cas notre construction de la doctrine doit être remise à l’étude. 2. Résistances Plus que toute autre doctrine, ce sont les résistances qui caractérisent la discussion de la doctrine de l’élection. Trois raisons : a) Mécompréhensions. Elles sont dues à un manque de compréhension ou de sympathie pour la position augustinienne. Calvin est souvent appelé à tort : " le théologien de l’élection " ; mais notez la place de la doctrine dans l’I.R.C. Encore en ce qui concerne Dordrecht, l’article " prédestination " dans l’Encyclopaedia Universalis est un chef d’œuvre de mécompréhension : " La victoire de Gomar sur les arminiens au synode de Dordrecht consacre le triomphe du calvinisme strict, en affirmant la prédestination supralapsaire, cest à dire avant la chute. " Mais les Canons de Dordrecht sont infralapsaires. Aucune confession de la Réforme n’affirme le supralapsarisme. b) Une résistance à l’élection divine comprise comme souveraine montre souvent une résistance au skandalon de l’Evangile. Que la grâce de Dieu soit souveraine est une proposition qui nous prend à rebrousse-poil. Nous aimons l’idée de notre liberté de choix ; nous défendons nos perspectives anthropocentriques. Mais notez bien ce qui se passe dans le ministère de Jésus ! (Jn 6 : 37-40, 44 et 65s). Nous n’aimons pas la doctrine de l’élection, car elle réduit notre fierté à zéro. c) Des résistances sont fondées sur le fait que l’on a pas toujours bien parlé de l’élection. Jésus en a parlé correctement ; on ne l’a pas suivi. Si nous en parlons erronément la raison de l’incroyance sera double. Il ne faut pas ajouter au scandale de l’Evangile un scandale humain ! Il faut éviter de tourner la doctrine en un déterminisme fatal. Cependant, aucune présentation théologique de la doctrine ne correspond à la réalité divine. Tous les systèmes sont plus ou moins bons. Mais la vérité de l’élection ne réside pas dans un système théologique : elle réside dans la personne élective de Dieu. La meilleure théologie parlera fidèlement de la révélation du mystère de Dieu en observant les limites de cette révélation. Calvin indique deux points à ce sujet (III.21.3). En parlant de Dt 29 : 28, il dit que nous ne pouvons éviter de parler de l’élection dans la prédication ; agir ainsi, c’est impliquer que le message biblique est dangereux, et c’est priver le peuple des bénédictions de Dieu. Mais Calvin dit qu’il faut parler avec modération en fermant nos bouches là où Dieu a fermé sa bouche. Si nous allons au-delà du message biblique, nous asservissons le peuple de Dieu à une tradition humaine. L’herméneutique en ce qui concerne l’élection est d’en parler dans le contexte de la révélation, par rapport à sa fonction dans l’ensemble du message biblique. La mutilation du témoignage et l’abstraction de conséquences logiques au delà de ce que l’Ecriture enseigne tend à traduire la doctrine biblique en arbitrarisme ou en déterminisme fataliste. 3. L’élection est-elle arbitraire ? Le nominalisme d’Occam (la notion pélagienne du libre arbitre appliquée à Dieu) affirme que Dieu est une puissance absolue : L’homme se plie devant le caractère total de cette puissance. Dieu est exlex. Comme contrepoids d’un Dieu absolu dont la puissance nous désécurise, l’Eglise devient absolue et le salut se fait par la réception de la grâce par elle. a. Comment distinguer entre un Dieu souverain et arbitraire ? Dans ses entretiens avec Ellul, M. Garrigou-Lagrange parle des deux vérités totalitaires, celles de Calvin et Marx ! Le Dieu de Calvin est-Il totalitaire ou non ? Pour l’homme un acte arbitraire défie toute loi au-dessus de lui. Un état totalitaire est arbitraire, car il vit de l’insécurité de ses citoyens ; ce que l’état décrète comme loi est ultime. En Israël, nous notons que le roi est soumis à la loi du roi (Dt 17) qui écarte l’arbitraire. Mais Dieu n’est pas soumis à une loi qui le transcenderait. Comme la dit Occam, Dieu est exlex. La souveraineté de Dieu comme la souveraineté de l’état totalitaire ne peut être remise en question. Dieu est-Il donc arbitraire (Rm 11 : 34, cf. v. 33) ? Dans l’histoire des doctrines, la notion d’un Dieu arbitraire a été refusée. La confession de la souveraineté de Dieu va de pair avec la contestation de tout arbitrarisme. Calvin refuse même de dire que Dieu est exlex (III.23.20) Nous ne trouvons pas de causes à la volonté divine. Dieu est la loi de toutes les lois, la norme de perfection : Il est donc saint et juste dans sa volonté. Dieu est une loi, juste et sainte, à Lui même. La puissance de Dieu n’est donc pas séparée de sa justice et de sa sainteté. Autrement dit, la volonté de Dieu n’a pas de cause ; mais elle a une raison qui est la profondeur de Dieu et de ses richesses. Le Dieu souverain n’est pas arbitraire, car sa puissance n’est pas formelle mais conforme à l’harmonie de son Etre. Ceci se montre par le fait que dans la Bible, notre salut dépend non seulement de ce que Dieu fait, mais aussi de ce qui est impossible pour Lui (2 Ti 2 : 13 ; Hb 6 : 18 ; 1 Jn 1 : 5). La contestation d’une puissance exlex est dons contre une formalisation non biblique de la souveraineté de Dieu. b. Rm 9 : 11 et 20 semblent indiquer un certain arbitraire en Dieu. La libre exousia divine en l’élection est-elle arbitraire ? Dans ce contexte Paul pense non à la liberté arbitraire de Dieu, mais à une liberté divine contre ou qui renverse les prétentions de l’homme. Mais attention à la manière dont Paul parle de cette élection ; non par une soumission craintive, mais en vue d’une adoration (Rm 11 : 33s). L’homme n’est pas le conseiller de Dieu : Ceci est la clef exégétique de Rm 9-11. La gratuité de l’élection divine n’est pas fondée sur l’arbitraire, mais dans la liberté de la grâce de Dieu qui provoque l’adoration. Si nous ne pouvons sonder le pourquoi de cette grâce, nous pouvons être certains qu’elle est très loin d’être arbitraire ; elle se fonde au contraire sur la sagesse profonde de Dieu (Rm 11 : 34). L’élection ne nous pousse pas vers un abîme d’horreur, mais à la louange de la profondeur de la grâce de Dieu. Ceci est différent des profondeurs arbitraires de Satan (Ap 2 : 24) que nous avons connues ; car la profondeur de Dieu, c’est son amour révélé en Christ (Rm 8 : 39). La " raison " de Dieu est non-arbitraire dans l’histoire du salut. Cette histoire a une symétrie, qui n’est pas celle que nous attendrions. C’est plutôt le renversement des mérites humains pour révéler la gratuité de l’acte divin. L’œil mauvais voit l’arbitraire dans la générosité divine : Ceci est une projection des ténèbres du cœur de l’homme (Mt 20 : 12, cf. 15-16). Le changement premier-dernier révèle le scandale de la grâce de Dieu (1 Co 1 : 23, 26ss ; cf. Dt 7 : 7 ; 9 : 4ss). La sagesse de Dieu dans l’élection (même dans la croix) montre que l’élection divine ne trouve pas sa correspondance dans la mentalité des œuvres de la loi, mais dans le péché et l’incroyance, pour que le salut soit par grâce. 4. L’élection implique-t-elle le fatalisme ? La confusion est grande entre le fatalisme et la prédestination. Pour bien parler de la prédestination, il faut pouvoir faire la distinction entre les deux. Si nous sommes prédestinés, sommes-nous libres ou fatalement destinés à quelque chose ? a. Il existe un point de contact entre la prédestination et le déterminisme païen (le destin). Les deux assument une certitude absolue dans la séquence des événements historiques. Le conseil de Dieu ordonne tout ce qui se passe selon la théologie chrétienne et selon l’Ecriture (Ep 1). Le différence est pourtant grande dans : - le fondement de la certitude de ce qui se passe. - la nature de l’influence par laquelle cette certitude est fondée (le personnel de l’Ecriture contre l’impersonnel). - le but proposé par chaque cas : dans un cas la tragédie est ultime et irrévocable ; dans l’autre, c’est le triomphe de la grâce divine. b. Fatalisme et destin : le destin comme notion philosophique comprend deux aspects : les événements sont réglés par un déterminisme inéluctable, et ceci est saisi en vue de la mort ou au moment de la mort : " c’est la faute à la fatalité ". La vie et la mort sont liées de façon fatale par le destin. Ceci donne naissance à une vision tragique de la vie qui anime la pensée grecque et, à travers elle, le romantisme. Le destin est donc la saisie du mouvement qui conduit de la vie à la mort. L’histoire est donc le spectacle d’un dieu irrationnel ou absurde ou impénétrable qui préside à la mise en scène d’un destin incompréhensible. L’homme ne modifie en rien ce spectacle - il est destiné à le jouer jusqu’à sa conclusion, en subissant le sort. Cette notion est présente dans les discours politiques de nos contemporains18. Ce destin comporte une notion de souffrance. La certitude de la mort fait de la vie une souffrance qui est aveugle jusqu’au moment où l’on comprend ce qu’est notre destin. " Souffrir pour comprendre " veut dire que le destin est l’accomplissement sûr et déterminé dans la douleur. La souffrance tragique de l’homme est son mouvement éternel, réglé et continu vers la mort19. Nous sommes ici près de la notion du karma dans le bouddhisme. Ce n’est qu’en niant notre savoir sur la matérialité que nous pouvons atteindre l’illumination sur la nature de l’homme. Kierkegaard a beaucoup écrit sur la tragédie contre la philosophie de Hegel, en particulier dans " Ou bien... ou bien ". Il met en contraste la notion tragique et la finalité de la mythologie grecque au destin de Christ, et à travers lui, du chrétien. La notion chrétienne implique la vocation. Cette vocation constitue l’individu et modifie sa finalité. La vocation chrétienne est donc une finalité interne qui fait participer l’individu à l’œuvre de Dieu. La finalité n’est plus la mort ; l’individu par sa vocation est inséré dans la temporalité indéfinie de Dieu. Cette vocation rompt la fatalité par la finalité qui introduit l’appelé dans l’immortalité. Nous pouvons maintenant parler des différences entre le fatalisme du destin païen et la prédestination chrétienne. 5. Fatalisme et conseil de Dieu Le mot fatalisme est appliqué à différents systèmes qui admettent ou refusent l’existence d’une intelligence suprême. En général, ils disent que les événements surviennent sous l’impulsion d’une nécessité absolue. Nous pouvons indiquer quelques points de différence d’avec le message biblique. a. Le fatalisme n’a pas de concept de finalité. Il n’y a pas d’eschatologie - un but vers lequel toutes choses tendent et pour lequel elles existent. Selon les Ecritures, tout est ordonné dans le but de la gloire de Dieu. Ceci est affirmé même si nous ne pouvons pas concilier la perdition de certains avec cette gloire divine. Par Christ, la race humaine est sauvée, même si tous les individus ne le sont pas. b. Le fatalisme voit la concaténation des événements à la lumière d’une relation cause/effet non-intelligente. L’homme se résigne à subir cette séquence. Le conseil de Dieu, en revanche comprend l’effectuation de la volonté de Dieu par des causes secondaires qui sont libres de leurs actions. Ces causes/effets secondaires existent selon la sagesse et la bonté de Dieu. c. Le fatalisme ne fait pas de distinction entre les causes nécessaires et les causes libres. Tout est par nécessité - comme dans le fonctionnement d’une machine. La vision biblique indique qu’il existe une nécessité dans l’accomplissement de la volonté de Dieu ; ceci n’exclut pas mais inclut la liberté et la responsabilité de l’homme. Dieu effectue sa volonté en considération de notre nature personnelle de créatures - en conformité avec la liberté réelle de cette nature. d. Le fatalisme donne naissance à l’insensibilité et le désespoir, en abolissant le fondement des distinctions morales. L’univers du Marquis de Sade est enfermé - l’espace clos de l’obsession où le sexe devient son contraire et l’homme meurtrier collabore dans l’œuvre de la nature. La prédestination d’un Dieu sage est conditionnée par le caractère de Dieu comme Père. Elle encourage la confiance filiale. 6. Importance de l’élection dans notre situation Ces considérations peuvent nous aider à ne pas faire des jugements trop précipités sur le caractère de l’élection divine. Contrairement aux apparences, le Conseil de Dieu est le vrai fondement de la liberté de l’homme. Après avoir créé la machine, l’homme devient la créature de sa machine - il est réduit à être un élément dans le système. D’ou la renaissance du fatalisme et le renouveau du paganisme aujourd’hui. Notre avenir est avec le collectif, mais notre survie est avec l’individu ; notre impuissance de les réconcilier nous crucifie tous les jours. Ce n’est qu’en le conseil de Dieu omniscient quant à toutes choses que ce paradoxe peut être surmonté. B. Les aspects historiques du problème 1. La question fondamentale qui constitue le fil conducteur dans tous les débats sur la prédestination est la suivante : Où situer la décision de la rédemption de l’homme ? Elle ne concerne pas en premier lieu l’accomplissement de la rédemption, car tous les partis insistent sur la responsabilité de l’homme et l’accomplissement historique du salut et de la vocation des sauvés. L’enjeu touche la façon dont la réalité historique peut être mise en rapport avec le conseil divin. Les décisions humaines historiques sont-elles prises : - de façon indépendante d’un conseil de Dieu comme leur cause première ? - de façon coopérante avec le conseil général de Dieu ? - de façon dépendante par rapport à un conseil de Dieu qui les précède ? Dans ces questions, une vision générale du rapport entre la souveraineté divine et la responsabilité humaine est impliquée. La grâce de Dieu est-elle souveraine dans ses actions ? où l’homme dans son état présent peut-il refuser de façon ultime cette grâce ? Ceci soulève la question de la chute de l’homme. Une discussion de la location de la décision de la rédemption soulève donc tout le rapport entre l’anthropologie biblique et la sotériologie, par rapport au caractère de Dieu. Le point débattu est donc non pas la réalisation du salut accompli en Christ et approprié par nous - mais la nature du plan divin qui précède cet accomplissement. La question fondamentale est posée entre ce que Warfield20 appelle le naturalisme qui propose que Dieu a, plus ou moins, laissé l’homme libre d’être l’auteur de son salut selon l’exemple de Christ (le libéralisme est une forme de pélagianisme), et le supernaturalisme qui conteste que Dieu intervient d’une façon ou d’une autre pour sauver l’homme. Dans le naturalisme, il ne s’agit pas d’une négation de Dieu, mais de l’idée que l’homme accomplit son salut par des moyens naturels ; la décision reste avec lui, car Dieu l’a laissé libre de le faire. Dans le supernaturalisme, Dieu intervient et décide de tirer l’homme de sa perdition. 2. Le problème est-il bien posé ? · La difficulté est la même pour toute les positions. Il s’agit de faire le lien entre le salut révélé et le salut planifié. Pour toutes les approches ce qui est révélé est historique, conditionné par le temps, tandis que ce qui concerne le conseil éternel de Dieu est planifié de façon inconditionnée, même s’il y a des références temporelles ! Pouvons-nous donc lire un ordre dans le conseil de Dieu à partir des données de l’histoire ? Non, pas vraiment, et c’est en cela que toutes les interprétations sont insuffisantes. Mais la question n’est pas totalement inutile car il y a le caractère irréductible des faits de l’histoire qui dévoile le plan divin. Si nous ne voyons pas le plan en soi, nous ne pouvons pas dire que l’histoire n’est pas ce que Dieu a voulu. Les faits nous contraignent à réfléchir sur notre rapport avec Dieu. La meilleure interprétation est donc celle qui conserve le mystère divin et qui refuse de " rationaliser " Dieu.
Le problème pour les trois hypothèses : - pour le particularisme : si l’élection est la décision de Dieu seul, indépendamment des mérites de l’homme, la décision de Dieu seul peut devenir insignifiante. Le problème est de dire comment cette décision divine engage l’homme sans fatalisme ni déterminisme. - pour le naturalisme : si la décision du salut est laissée à l’homme dans le contexte d’une grâce générale de Dieu, pouvons-nous parler du don de la miséricorde divine ? - pour les via media, synergistes, qui essaient de trouver la coopération dans la prescience divine, le problème n’est pas différent. Dieu nous sauve, car il voit des possibilités en nous. 3. Le pélagianisme21 · Le problème du pélagianisme se situe dans un contexte de christianisme sociologique, nominal, au début du 5e siècle. Il insiste en relation à l’état de licence généralisée sur la nécessité de l’effort humain et de le décision de la volonté pour recevoir le salut. Pélage est aussi en réaction contre le manichéisme qui insiste sur la nature mauvaise du caractère matériel de l’homme.Pour Pélage la part de Dieu dans le salut se limite à sa décision de donner à l’homme une volonté libre ; il a l’opportunité de choisir entre le bien et le mal. Ainsi les trois éléments d’un choix sont le pouvoir, le vouloir et l’exécution. Le premier seul vient de Dieu ; et les autres de notre acte. La nature humaine est bonne venant de Dieu, nous ne pouvons pas parler d’une disposition de l’homme au mal. La capacité de choisir le bien est un don de Dieu à chaque homme car Dieu crée chaque âme à la naissance : Elle ne peut donc rien avoir de mauvais congénitalement. Le péché est l’acte libre de l’homme par imitation. Conséquemment : 1) Le péché d’Adam n’a pas de signification pour sa postérité. Nous suivons des exemples mauvais - pas de solidarité avec Adam. 2) La grâce de Dieu est une exhortation externe dans la loi et l’évangile de recevoir la récompense de Dieu. 3) Christ est le sauveur de nos péchés et un exemple du bien ; la grâce est présente en " forme de connaissance ". 4) L’homme peut avec ces exemples " observer les commandements de Dieu sans pécher ". 5) La prédestination est une prévision divine et la détermination de donner récompense ou punition. Il est possible de ne pas persévérer dans la grâce de Dieu. Le Concile de Carthage (418) condamna ces thèses comme une déformation de la grâce. Le semi-pélagianisme qui enseigne que l’homme n’est ni saint, ni mort dans ses péchés, mais maladif, modifie la position de Pélage. L’homme ne peut mériter la grâce de Dieu, mais il est capable de l’accepter et de persévérer. Le Synode de Valence (855) a soutenu la position d’Augustin. Ces décisions sont toujours la doctrine officielle de Rome. 4. Le synergisme à l’époque de la Réforme a. Le Concile de Trente semble dévier de la pensée de Thomas et d’Augustin. Trente confesse la sola gratia mais, contre Luther et Calvin place le libre arbitre de l’homme en coopération avec cette grâce. Elle est nécessaire et active (praeveniens), mais non irrésistible, car l’homme doit coopérer en affirmant la grâce. Trente veut maintenir que l’homme n’est pas passif dans sa réception de la grâce. Ceci pose la question, la décision divine, oui ou non, est-elle décisive dans le salut22 ? L’homme peut refuser la grâce s’il le veut : (posse dissentire si velit). Il ne s’agit plus de la grâce efficace et irrésistible de Dieu, ni de la décision de l’homme, mais du synergisme : La grâce divine et l’acte humain. Cette perspective est conjuguée dans un système sacramentel où l’homme reçoit la grâce suffisante dans les sacrements et continue dans la grâce. b. Du côté luthérien, le même problème se pose dans la pensée de Mélanchton dans ses Loci Communes (1535). Au départ, comme Luther, il refuse toute coopération, car l’homme est incapable de par son péché de faire une décision propice. La grâce est irrésistible et la prédestination inconditionnelle. Plus tard, il parle de trois causes du salut : La Bible, l’Esprit et la volonté de l’homme qui ne rejette pas l’Evangile. Cette position se répercute sur la prédestination. Tandis que chez Luther, il existe un refus d’intégrer une considération de la réponse de l’homme dans la décision divine, chez Mélanchton le salut s’effectue par l’addition de la volonté de l’homme à celle de Dieu. La prédestination est conditionnée par la réponse de l’homme. Pour Mélanchton la différence entre les " sauvés " et les " perdus " ne provient pas de le décision divine, mais de nous. Il s’opère ainsi un rapprochement avec la position de Trente. Sont prédestinés ceux qui ne refusent pas les moyens de grâce offerts par Dieu. c. Synthèse théologique : le synergisme en sotériologie (l’acceptation du salut) implique une corrélation avec la doctrine de l’élection. La souveraineté divine dans le salut et la coopération humaine sont en rapport avec la souveraineté dans l’élection ou la prescience d’autre part. Le synergisme ne concerne pas seulement une coopération temporelle entre la grâce prévenante et le non-refus de l’homme, mais il implique la prévision de ceci dans le conseil éternel de Dieu. La coopération temporelle projetée dans l’éternité implique que l’élection est conditionnée par une pré-connaissance divine. La décision divine inclut une connaissance d’un mérite de la part de l’homme. Ainsi on distingue, dans le conseil divin une volonté antécédente et une volonté conséquente, conditionnée par la prescience. Alors nous avons : Volonté antécédente, de sauver en Christ ceux qui croient (universelle) - prescience - Volonté conséquente, le salut actuel des " prévus " par la prescience (particulière) Entre les deux volontés de Dieu, Dieu prévoit la réponse de ceux qui accepteront loffre universelle. Il regarde ceux qui accepteront, ou refuseront la grâce, et élit sur ce fondement. Entre la décision universelle et la réalisation particulière, il y a une condition : celle de la non-résistance de lhomme à la grâce universelle. Ce qui se passe dans le temps - la réaction humaine - devient la condition sous laquelle lélection se réalise. Le synergisme est projeté dans le conseil de Dieu. Cette position qui se sépare de celle de Thomas dAugustin est générale dans la théologie non-réformée, luthérienne, méthodiste, évangélique et catholique (excepté les jansénistes et les thomistes purs).23 5. La position des Remonstrants (Arminiens) La Formule de Concorde (1577) représente dans le luthéranisme le triomphe des disciples de Luther sur ceux de Mélanchton : du côté réformé, Dordrecht est laffirmation du calvinisme augustinien contre le semi-pélagianisme des remonstrants. Mais le synergisme a une attraction magnétique et na jamais cesser dattirer plus dadhérents que lautre position. Arminius (1560-1609) était un disciple de Bèze, professeur aux Pays-Bas, mais mort avant Dordrecht. Sa pensée y était représentée par Episcopus et Grotius et fut reprise plus tard par Limborch. Les remonstrants ont formulé leurs articles avant le Synode de Dordrecht : 1) Election et condamnation sont conditionnées par la prescience de notre foi ou de notre incroyance. 2) Christ est mort pour tous les hommes et pour tout homme. Le pardon est offert à tous sur la condition de leur réponse. Ceci veut dire que la mort de Christ nest pas le salut des pécheurs, mais que les pécheurs sont sauvables. La mort de Christ est la clef qui permet à lhomme de répondre. 3) Lhomme est déchu et ne peut obtenir la foi sans la grâce, 4) mais il peut résister à la grâce de Dieu. Pour certains arminiens le repentir et la foi précèdent la régénération (ceci semble nier le caractère total du péché). 5) Le persévérance des saints nest pas certaine : rien ne prouve que la grâce une fois donnée, puisse être perdue. Cette approche sotériologique implique sur le plan du conseil de Dieu que lélection divine est accomplie en accord avec le connaissance des actes futurs des individus libres (scientia media). Cette " science " nimplique pas de prédestination inconditionnelle : a) Dieu prévoit la chute de lhomme et détermine denvoyer Christ comme Sauveur de tous. Cette grâce générale est suffisante pour tous et peut être appropriée par la foi. La mort de Christ rend le salut possible pour tous. b) Dieu dans sa prescience considère la réponse de certains hommes à la grâce, ou leur refus, et cette réponse constitue le fondement de leur acceptation. c) Dieu nous sanctifie selon la collaboration avec sa grâce. Le saint peut atteindre la perfection dans cette vie, et ainsi lassurance du salut. Dans ce schéma, lélection des individus nest plus en rapport avec la gratuité divine, mais elle dépend du comportement que Dieu prévoit en lindividu. La volonté humaine est lune des causes de la régénération. 6. Evaluation Cette pensée semble avoir beaucoup davantages. En particulier, elle semble pouvoir réconcilier la miséricorde et la sincérité de Dieu avec la perte du pécheur. Si lhomme perd librement, Dieu ne peut être accusé dinjustice. De plus, elle insiste sur la responsabilité de lhomme qui peut répondre positivement à lEvangile. Ainsi elle parait propice à lévangélisation. Ces " boni " ne sont quapparents : plusieurs problèmes restent sans solution 1) Le conseil éternel de Dieu ne peut être conditionné par le temps. Le problème de la " scientia media " est le suivant : Si Dieu dans sa prescience voit les événements futurs de façon certaine, cette certitude constitue déjà une prédestination de Dieu. Car si Dieu a prévu quelque chose avec certitude, la futurité de cette chose est certaine ; mais pour quil en soit ainsi, la cause de cette certitude ne peut être que la volonté libre de Dieu. Si en revanche, Dieu na pas prévu avec certitude, mais comme une simple possibilité, nous ne pouvons pas parler de prescience. Il en est ainsi pour notre réponse de foi à lEvangile. Si Dieu prévoit notre réponse avec certitude, cette réponse fait partie de sa volonté pour nous. Nous sommes donc prédestinés. Si en revanche Dieu ne voit pas notre réponse avec certitude, il ny a pas vraiment de prescience divine. La " scientia media " échoue dans les deux cas. 2) Si lapôtre Paul avait une pensée arminienne, il naurait jamais écrit Rm 9. En adoptant une perspective arminienne, on nest plus obligé de répondre aux objections quil soulève lui-même dans Rm 9 : 14 et 19. - que Dieu est injuste ; que lélection détruit la décision humaine. Face à ces questions, Paul plaide la souveraineté de Dieu. Larminien plaide la justice de Dieu, car les voies de Dieu sont suspendues sur lutilisation de la grâce suffisante dans le choix de lhomme. 3) La foi, la pénitence et la persévérance en sainteté qui sont des conditions humaines, motivent lélection de lhomme et sont dans lEcriture des conséquences de la grâce de Dieu, fondée sur son élection (Ep 2 : 8ss ; Phi 2 : 12s). Lhomme est élu non à cause de sa sainteté, mais en vue de la sainteté. 4) La raison profonde de la séduction du synergisme : nous ne pouvons guère éviter la conclusion que dans toutes les formes du synergisme lhomme reçoit son salut non seulement de Dieu, mais aussi de lui-même. De par sa décision de croire le salut est actualisé dans le temps mais aussi dans léternité. Le vrai problème du synergisme est celui de légocentrisme humain. Quand Bavinck dit que le pélagianisme est irreligieux, cest le point quil indique. La séduction de nos mérites mine le fondement de la vraie spiritualité de la vie de la foi et de la prière. Dans nos prières nous ne nous glorifions pas ; nous glorifions Dieu ; il ny a que le Pharisien qui vante ses mérites. La grâce nous fait vivre et prier comme chrétiens et ne sappuie pas sur nos mérites. Je ne veux pas dire que les arminiens sont des gens sans prière ou sans vie chrétienne, mais quil y a une contradiction entre leur piété et leur doctrine. Cest la doctrine qui est " irreligieuse ". Contre le synergisme, lEcriture ne présente jamais un rapport complémentaire entre le divin et lhumain dans ce sens-là. - luvre de lhomme est la conséquence de lacte de Dieu. Cet acte crée et appelle notre réponse. II est la forme de la dynamique de notre foi. Jean 6 : 44 parle de lattraction irrésistible de Christ. helko est un verbe puissant : Kittel indique son aspect coercitif, compulsif de supériorité irrésistible (cf. Jc 2 : 44 ; Ac 16 : 19). Lacte de " venir " à Christ est fondé sur lattraction irrésistible de la grâce de Christ. Si nous venons, cest que nous sommes attirés car nous sommes le don du Père au Fils (Jr 20 : 7 !). 7. LElection selon Karl Barth (Dogmatique II. a) Le point de départ de la doctrine de Barth est lapprobation de Calvin et de lorthodoxie réformée. Mais Barth est critique aussi ; la doctrine réformée, si sa perspective fondamentale est juste, est abstraite, car Calvin ne comprend pas vraiment la doctrine biblique de la grâce : " lélection de la grâce est tout lEvangile ". Il faut que lélection soit révélée comme grâce de Dieu, non comme la décision dun Dieu abstrait. Ainsi nous lisons que le " Dieu de lélection de Calvin est un " Deus nudus absconditus ". Pour Barth, le problème est que la source de lélection est au-delà de Christ dans une décision qui existe sans Christ sans amour de Dieu. La grâce est obscurcie par les ténèbres de lindécision dun décret absolu. Lélection est souveraine, en dehors de lamour de Dieu en Christ Pour cette raison Karl Barth propose un fondement purement christologique de lélection. 1) LEtre de Dieu et la décision primaire24 LEtre de Dieu est en devenir, car cest la décision primaire qui établit la relation en Dieu. La décision divine de lélection est en corrélation avec une autre ; celle dêtre trinitaire (K. Barth, Dogmatique II. 1). Ainsi lEtre en Soi de Dieu est en acte intériorisé et extériorisé. Dieu correspond à Lui-même dans sa décision. Cette historicité de Dieu fonde lhistoricité de la révélation. La grâce de Dieu est Geschichte car elle a son fondement dans le décret concret où Dieu correspond à Lui-même. Ainsi K. Barth peut dire " à lorigine, lélection de lhomme par Dieu est une prédestination non seulement de lhomme par Dieu, mais de Dieu Lui-même ". Pour cette raison, lélection fait partie de la doctrine de Dieu, et cela dans un sens supralapsaire. Par sa décision, Dieu se détermine comme Etre en acte. - lauto-détermination est un acte dans lequel Dieu correspond à Lui-même comme Père, Fils et Esprit. - en même temps, cest la relation entre Dieu et lhomme fondée sur la décision où Dieu se veut, et se veut comme amour. 2) Concrétisation christologique Christ est le Dieu qui élit et lhomme élu. Il est à la fois le sujet et lobjet de lélection. Ceci détermine le rapport entre Dieu qui élit et lhomme qui est élu. Ainsi Christ nest pas seulement lobjet du bon plaisir de Dieu, mais Il est le bon plaisir de Dieu. Le conseil éternel de Dieu est révélé en Christ qui est le sujet et lobjet de la décision divine. LEtre de Dieu et son conseil ne sont pas cachés dans un décret absolu, mais sont concrétisés dans la révélation de Christ. Le conseil divin est transparent et total en Christ. Lélection ne concerne donc pas le nombre de ceux qui sont compris dans une décision cachée; elle se restreint à Christ, lhomme élu. Pourtant, lélection implique la réprobation (comme toujours !) ; K. Barth est supralapsaire. Le " oui " de Dieu implique la réprobation de Christ et ainsi Dieu décide de ne pas être un Dieu de haine. " Dans le conseil éternel de Dieu, cest Dieu qui est rejeté en son Fils " (Blasphème ou non, pensez-y !). Dieu prend au sérieux la menace du néant et il lassume dans le rejet du Christ. Cest en Lui que Dieu se détermine par la réprobation de Christ dêtre pour nous en lélection. Christ est Dieu rejeté pour tout homme. 3) Problèmes Si Christ est rejeté par la décision divine, navons-nous pas ici une explication du péché de lhomme ? Le péché est ce qui est impossible à lhomme car il est rejeté dans la décision divine. La liberté pour lhomme nest pas la possibilité de suivre une des deux directions. Sa liberté est pour Dieu, car le néant, le chaos et le péché sont rejetés en lElu. Barth nie la possibilité du péché dans la création de lhomme libre (impossibilité ontologique du péché). Il est donc impossible dexpliquer le péché à la lumière de la liberté de lhomme. K. Barth établit un autre rapport25. Le lien est direct entre lélection qui implique le rejet et le chaos qui se manifeste comme péché. Le " oui " de Dieu implique son " non " et à cause de ce rejet, le chaos et le péché existent. Le péché a son fondement dans le non-vouloir divin. Le non na pas de rapport dialectique avec le oui : si lélection est éternelle la réprobation nexiste quen fonction delle comme une réalité passagère. Le péché et le chaos sont le revers inévitable de lélection. Dans un sens, Karl Barth a donné une explication du péché qui reçoit son existence selon la détermination de ce que Dieu ne veut pas, ce quil rejette comme limpossibilité ontologique. En Christ, Dieu triomphe dans se décision primaire sur ce qui est impossible en opposition à Lui. 4) Election, rejet et la portée de lélection En Christ, le rejet de celui qui est élu est révélé. Dieu choisit pour Lui-même le rejet qui fait le péché une impossibilité dès le départ. Il est donc impossible que lhomme soit rejeté, car Christ a assumé cette impossibilité. Et puisque Christ a été dans la décision divine, lhomme réprouvé, lhomme est élu en Lui. Ceci sapplique historiquement : le Messie crucifié dIsraël est le Seigneur ressuscité de lEglise. Le rejet dIsraël est passager, afin de réaliser lélection du peuple de Dieu en Lui. Israël reflète le jugement duquel Dieu délivre Christ. LEglise montre lélection imméritée, réalisée en Christ à travers son rejet. Les individus sont aussi élus en Christ. Ils acceptent que Christ ait été rejeté pour eux et attestent la vérité de lélection. Mais pour quil y ait des élus, il faut quil y ait des " réprouvés ". Ce sont ceux qui persévèrent dans limpossibilité de lincroyance et portent ainsi un témoignage qui fait que Christ est le rejeté qui rend nul leur choix. Les réprouvés manifestent la contrepartie de lélection, selon la non-volonté divine. Cest un détournement de lélection qui latteste indirectement. Ils sont élus sans le savoir, car Christ a été le rejeté pour tout homme. Leur vraie détermination est de cesser dêtre des témoins involontaires de lélection pour devenir des témoins réels. 5) Evaluation La doctrine barthienne a une puissance indéniable. Elle est très logique trop ! Elle a raison de se centrer sur Christ et sa centralité dans lélection. Ceci est biblique. Le refus dune double prédestination symétrique suit les meilleures lignes théologiques. Augustin a parlé de la prédestination des élus et de la prescience divine quant aux réprouvés. Calvin affirme que la cause de la réprobation ne doit pas être cherchée en Dieu mais en nous. Dordrecht insiste sur le " non eodem modo ". Karl Barth indique correctement le fait que léternité nest pas décisive en soi ; car elle nest pas pré-temporalité mais co-, post- et supra-temporalité. Lélection éternelle est une décision qui englobe le temps dans toute sa réalité. La présentation de Karl Barth est utile pour corriger certaines spéculations et peut aider au réajustement de certains aspects de la doctrine. a. Barth, et en particulier Maury, ont mécompris le sens de la doctrine réformée. Berkouwer et Runia nient que Calvin et Dordrecht parlent dun décret absolu26. Runia dit que la notion dun décret absolu est étrangère à lEcriture et à la pensée des Réformateurs. Sil faut accentuer davantage sur laspect christologique, il nen est pas absent chez eux27. Berkouwer en particulier, nie que Christ soit seulement celui qui exécute un conseil abstrait de Dieu. Si les réformateurs nont pas parlé de Christ comme la cause ou le fondement de lélection, ils nont pas voulu dire que Christ était simplement celui qui exécute un conseil. Cette terminologie ne leur semblait pas adéquate pour le " en Christo " biblique. Si Calvin propose que Christ est le miroir de lélection, ce nest pas pour dire que le conseil de Dieu nous est caché, mais pour que lamour réconciliateur se manifeste en Christ28. Il ny a aucune séparation entre le décret souverain et sa manifestation. Le conseil de Dieu est en Christ et est révélé en Lui. Il nest pas immuable et abstrait, mais se réalise historiquement dans le " en Christo " et le " dia Christo ". Dieu est à luvre en Christ pour réconcilier lhomme : " Le conseil de Dieu nest pas un acte qui appartient au passé, pas plus que la génération du Fils ; cest un acte divin éternel ; toujours complet et pourtant toujours continué, en dehors du temps et surélevé au-dessus du temps.29 " La volonté de Dieu nest autre chose que Dieu voulant et agissant. b. La décision primaire de Dieu Dieu se tourne déjà vers lhomme avant la création. La création est nécessaire pour que Dieu soit Dieu en rapport. Il me semble quici il y a un point de confusion entre le temps et léternité chez Karl Barth. La décision divine détermine Dieu comme trinitaire, car en elle le Fils est le sujet et lobjet de lélection. En tant que rejeté, le chaos devient en quelque sorte nécessaire pour que Dieu soit Dieu. Il semble quici K. Barth frôle le dualisme. Cette historicisation de Dieu qui implique que la mort de Dieu est nécessaire à sa vie de communion trinitaire semble reposer sur le fait que Karl Barth na pas observé assez strictement le sens du langage biblique. Le Père élit ; le Fils est élu ; cette élection me semble différer de lélection humaine. Christ est élu selon son office de médiateur ; notre élection est différente. c. Pouvons-nous établir le lien entre le rejet du Christ et limpossibilité ontologique du péché ? Cela a pour conséquence un universalisme hypothétique du salut, car Christ est lElu et le rejeté pour tout homme. La différence entre ceux qui se savent élus et ceux qui attestent ce fait négativement en ne le sachant pas, ne semble pas avoir le même son que le sens de lattestation biblique. Là, celui qui nest pas en Christ na pas la vie et est déjà condamné. Quel est le rapport entre ce " condamné " et le fait de ne pas savoir quon est élu ? En " expliquant " le péché, K. Barth na-t-il pas émoussé la réalité terrible de laliénation et de la séparation davec Dieu ?30 C. Lélection dans le contexte des attributs de Dieu31 1. Le rapport entre la connaissance et la volonté divines Cette question fondamentale fournit le contexte de toute discussion sur la prédestination. Quelle est la nature de la connaissance divine ? Comment comprendre laction de sa volonté par rapport à cette connaissance. a. La nature de Dieu et la nature de sa connaissance LEcriture nous enseigne que Dieu est lumière : En Lui il ny a pas de ténèbres (1 Jn 1 : 15) ; Dieu habite une lumière inaccessible (1Ti 6 : 16). A. Cette expression comporte lidée que Dieu a une connaissance totale de Lui-même : il ny a rien en Lui qui Lui soit caché. Sa connaissance a pour objet sa nature divine éternelle. Dans la Trinité ontologique, nous avons lexpression biblique du sens de cette connaissance divine. Dieu se connaît dans son unité et sa diversité. Autrement dit, Dieu na pas besoin de quoique ce soit en dehors de Lui-même pour trouver son point de référence universel, ni pour trouver la réalité des faits particuliers. " LEsprit sonde tout, même les profondeurs de Dieu " (1 Co 2 : 10). Il existe en lui une correspondance totale entre son Etre et son auto-connaissance. Il ny a pas dans lEtre de Dieu une puissance, une possibilité qui échappe à son actualité. Si cétait le cas, la connaissance de Dieu ne serait pas complète. Il y aurait dans lEtre de Dieu un indéterminisme, une partie de son Etre qui existerait indépendamment de sa connaissance de Lui-même. Dieu serait soumis dans son Etre même à ce qui est indéterminé, au fait brut. B. Entre lEtre de Dieu et se connaissance, il existe une correspondance de sorte que Dieu se connaît exhaustivement. Ceci nous donne la possibilité de distinguer la différence entre la conscience que Dieu a de Lui-même et sa conscience du monde. Si cette corrélation entre lEtre et la connaissance de Dieu nexistait pas lEtre existerait face à Dieu dans un rapport de complémentarité. Il ny a plus de distinction entre Dieu et lêtre là. Nier la correspondance entre lEtre et la connaissance de Dieu revient à nier la Création biblique ; cest également nier la doctrine chrétienne de Dieu comme auto-suffisant dans son unité et sa diversité. Mais cest aussi soumettre lhistoire à larbitraire ; il ny a plus délection, ni de royaume de Dieu, ni de triomphe sur le mal. Il nous faut voir tous ces rapports. 2. La connaissance de Dieu est nécessaire. La Bible enseigne que Dieu est éternel : " déternité en éternité Tu es Dieu " (Ps 90 : 2). Léternité de Dieu est toujours placée en contraste avec la temporalité du monde. Si Dieu se connaît exhaustivement, il se connaît comme nécessairement existant. Sa connaissance nest donc pas ajoutée à son Etre, elle Lui est nécessaire. Mais lEcriture enseigne également que Dieu est le seul Dieu éternel. Sil y a en dehors de Lui autre chose indépendamment de Lui, il nest plus seul Dieu. Le fait brut, le hasard ou la matière sont aussi ultimes que Lui. Mais puisque Dieu est le seul son auto-connaissance est nécessaire et il a connaissance aussi de ce qui nest pas nécessaire, car il est Maître de la possibilité. En dehors de Lui, il sait ce qui nest pas ontologiquement nécessaire, Car ceci dépend de son plan Dieu est donc libre de projeter, de créer en dehors de Lui. La connaissance quIl a de sa créature est ontologiquement non nécessaire, et donc libre. La créature est contingente. Cette distinction est importante Elle correspond à la distinction biblique entre la volonté secrète et la volonté révélée de Dieu. (Dt 29 : 29) 3. Résumé La correspondance entre la connaissance de Dieu, et son Etre distingue le Christianisme de tout panthéisme; la liberté et la nécessité de cette connaissance dressent une barrière entre la foi et la philosophie réaliste dans laquelle le rapport entre Dieu et le monde est nécessaire (on peut se demander si Hegel a influencé la doctrine de lélection chez Barth sur précisément ce point). Dans lidéalisme, Dieu nest pas libre dans sa connaissance du possible. En réalité, il nexiste plus comme seul vrai Dieu, comme une personnalité absolue. 4. Application à la prédestination Si la connaissance qua Dieu de Lui-même est absolue et nécessaire, et si sa connaissance de la réalité - en dehors de Lui est libre, nous pouvons ainsi contextualiser notre discussion de la volonté de Dieu en ce qui concerne la prédestination. En parlant de la pré-connaissance de Dieu, par exemple, ceci nexiste pas comme une connaissance de quelque chose qui existerait indépendamment de Dieu. Pour parler correctement, il faut avouer quil ny a pas de pré-connaissance divine. Cette expression est analogique. Dieu connaît toute chose en dehors de Lui dans un acte de vision. Le connaissance est analytique dans le plan de Dieu. Dans la Bible, le conseil est au singulier (prothesis). Cest pour cette raison que je rejette lidée des arminiens selon laquelle dans certains cas, Dieu serait infini. On ne peut pas non plus, à mon avis séparer la pré-connaissance de Dieu de sa prédestination. Il ny a que deux possibilités ici : ou Dieu est lEtre auto-conscient pour qui il ny a pas de faits bruts, qui connaît le monde parce quIl connaît son plan ; ou Dieu dépend Lui-même des faits bruts qui le dépassent. 5. LEtre et la volonté de Dieu (Ps 33 : 11) La volonté est définie comme une puissance ou une capacité que nous possédons, de lacte de cette puissance, ou de cet acte par rapport à un objet voulu. Cette dernière notion qui se rapporte à ce quon na pas ou nest pas ne peut être applicable à Dieu. Nous pouvons parler de la volonté de Dieu de deux manières : dabord par rapport à son propre Etre ; puis en ce qui concerne les choses en dehors de Lui-même. Il est impossible de considérer la deuxième sans dabord passer par la première. a. Au sens propre, il ny a pas de volonté de Dieu : la volonté de Dieu est Dieu qui veut. Comme pour sa connaissance, le vouloir nest pas indépendant de Dieu. Il y a réciprocité entre Dieu qui veut et la volonté de Dieu. Sa nature divine sexprime dans sa volonté tout comme sa volonté veut se nature. Dieu se veut comme seul vrai Dieu, comme lEternel. Ce vouloir est nécessaire ; étant Dieu, Dieu ne se veut autre que Dieu. Ceci ne constitue pas une forme de déterminisme. Cest plutôt une auto-détermination. Pour Dieu, la plus grande nécessité est la plus grande liberté. Cest ainsi que Dieu est réellement libre pour être Dieu. b. La volonté de Dieu est souverainement libre en ce qui concerne la créature. Il y a donc une volonté de Dieu, en ce qui concerne la créature, qui est également nécessaire, mais libre dans la décision de Dieu. Les niveaux de nécessité sont différents. La volonté de Dieu est nécessaire en ce sens que Dieu est actuel : Dieu nexiste pas sans sa volonté divine. Sa volonté en ce qui concerne ses actes libres en dehors de Lui-même est nécessaire, mais uniquement dans la potentialité qui vient de lactualité de lEtre de Dieu. Ainsi le conseil de Dieu est éternel, car Dieu est éternel et nest jamais sans son conseil (cf. la génération du Fils). Mais la matière nest pas éternelle ; elle tire son origine du plan de Dieu. Le conseil ou plan de Dieu, pour moi, se forme à la jonction de la connaissance et de la volonté divines. Ce schéma indique lidée de façon insuffisante : conseil
nécessaire et libre
Un Dieu sans conseil, dit Bavinck, est inconcevable. Le conseil est la cause efficace et exemplaire du monde. Efficace car nulle créature nexiste si ce nest par la volonté divine : exemplaire, car la conception globale existe en Dieu avant sa concrétisation historique. Ceci est le sens dEp 1 : 11 et des confessions de foi qui affirment que tout ce qui se passe existe à cause de la volonté de Dieu. 6. La volonté secrète et la volonté révélée (cf. Ex 4 : 21 ; 9 : 16 ; Rm 9 : 16 ; 1 Sm 2 : 25 ; Ac 3 : 23 ; 4 : 28 etc). a. La volonté secrète est la volonté de Dieu que lhomme ne peut connaître en avance ; elle sera révélée et elle se dévoilera progressivement. Nous pouvons connaître dans ses lignes générales que la victoire de Dieu est ultime, mais dans ses détails, nous sommes limités dans nos connaissances. Dans lunivers créé, tout dérive du conseil de Dieu (Pr 16 : 4ss, 2l : l) - création (Ap 4 : 11) ; providence (Dn 4 : 35 ; Ep 1 : 11) ; régénération (Jc 1 : 16) ; sanctification (Phi 2 : 13) ; la souffrance (1 Pi 3 : 17). b. La volonté révélée est aussi nommée volonté préceptive ou de commandement. La volonté révélée nous dit ce quil faut faire ; la volonté secrète exprime ce que fait Dieu par lintermédiaire des hommes ou autrement. Quel est le rapport entre les deux ? Nous pouvons noter que dans beaucoup de cas, la volonté secrète de Dieu est réalisée dans lhistoire indépendamment de sa volonté révélée. La question se pose dans le cas des créatures rationnelles à qui Dieu adresse sa volonté de commandement. Ici, les deux aspects de la volonté divine fonctionnent ensemble. Evidemment, il y a opposition entre les deux, seulement si nous présupposons que la liberté et la responsabilité de lhomme consistent uniquement dans la possibilité de sopposer absolument à la volonté de Dieu. Mais selon lEcriture, la responsabilité morale de la créature et sa liberté ne résident pas dans sa capacité dopposition. Si pourtant la liberté de lhomme est autre quune liberté dopposition, la volonté révélée établit et préserve la liberté et la responsabilité humaines. Le péché de lhomme nest pas le signe dune contradiction entre les " deux volontés ". Les actions libres des hommes contribuent à la réalisation de la volonté secrète de Dieu. La liberté de lhomme peut avoir son fondement uniquement dans la doctrine chrétienne de lindépendance ontologique totale de Dieu. Lhomme a sa signification de par la volonté divine et de son conseil personnel. Autrement, lhomme ne peut échapper à limpersonnel ultime déterminant sa liberté. Sans le conseil de Dieu, lhomme nest pas ultimement indépendant de la détermination impersonnelle des faits bruts. La volonté secrète nest pas une gnose, mais une volonté progressivement portée à la connaissance de lhomme dans léclosion de lhistoire, parfois par le moyen de la volonté révélée. Par exemple, nous pouvons dire quavant lincarnation la nature de Christ appartenait au secret de Dieu, mais quand Christ vient le secret de Dieu est connu par lobéissance de Christ à la volonté révélée de Dieu : il accomplit le loi. Ce que nous serons demain est le secret de Dieu aujourdhui ; demain le secret sera connu de nous en rapport avec notre réaction à la volonté révélée de Dieu. Il convient de distinguer entre les situations où nous ne connaissons pas la volonté de Dieu, car cest toujours à venir, et celles où nous ne la connaissons pas à cause du fait que nous obscurcissons la volonté de commandement de Dieu par le péché.
7. La volonté de Dieu et la signification de lhistoire · Le conseil de Dieu qui est auto-suffisant, se réalise dans le temps. Ceci donne sa signification au moment et sa gravité au péché. Le péché du moment est de portée éternelle. Le temps ne fait pas partie de léternité, comme sil était un moment dun mouvement plus grand. Le temps est crée. Il exprime le vouloir de Dieu et a une signification réelle à cause de ce vouloir. Le contact entre le temps et la volonté éternelle de Dieu est établi par le moyen de la liberté de Dieu dans sa décision de créer. Le temps nest pas nécessaire dans le sens que Dieu est nécessaire. Le conseil éternel de Dieu sexprime historiquement en raison de la liberté de Dieu. Une illustration : lincarnation nest pas une nécessité ontologique de Dieu, cest un acte de Dieu qui exprime sa liberté par rapport au temps. Kuyper, Bavinck et Van Til " Common Grace and the Gospel " affirment que nous ne pouvons que penser concrètement en ce qui concerne lhistoire. Lhistoire réalise le conseil de Dieu ; elle actualise ce qui est " avant la fondation du monde ". Lhistoire est donc un processus de différentiation. En même temps que lhistoire avance et que Dieu se révèle, il y a une progression car lattitude des hommes par rapport à Dieu se précise. La foi ou la non-foi des hommes est actualisée par lhistoire-différentiation. La grâce de Dieu a un aspect commun, lEvangile est communément offert à tous, mais la différentiation saccomplit par la réaction de lhomme. Lhistoire est une dynamique dindividuation réalisant le conseil de Dieu. Ici les décrets du conseil éternel trouvent leur réalité temporelle. Lhistoire nest pas une idée, mais une réalité concrète dobéissance ou de désobéissance. Le péché a un caractère déterminant pour le sort de lhomme, de même que lEvangile et son acceptation. Lhistoire a son sens non malgré, mais à cause du conseil de Dieu.D. Examen de quelques passages bibliques32 1. Romains 9 : 6-31 Dans Rm 9, lapôtre se place devant un problème concret : celui de lincroyance dIsraël. Ce problème tire son importance du thème de lépître, indiqué dans Rm 1 : 16-17. Lévangile est dabord pour les juifs. Mais Israël, malgré les richesses de la grâce divine (9 : 4-5) sest séparé de Christ (3). Sagit-il dun échec de la parole de Dieu ? Dieu serait-il frustré par lhomme où lhistoire serait-elle sans son contrôle ? Deux thèmes sont parallèles dans ce passage : Dieu est souverainement libre dans son élection de grâce ; Paul sefforce partout décarter toute suggestion darbitraire en ce qui concerne cette élection. a. La souveraine liberté de Dieu se manifeste dans le salut. Loin de frustrer lintention divine, la situation des juifs est expliquée par référence à lélection. Dés le début, il y a différentiation entre les enfants dAbraham : être de la chair néquivaut pas à la promesse (9 : 7-8). En Isaac, le plus jeune, la postérité sera appelée. Le choix dIsaac est de fait lexclusion de celui dIsmaël ; ceci est suffisant pour manifester que la descendance naturelle ne constitue pas les enfants de la promesse. Lélection constitue-t-elle une menace ? Ici, cest en effet le cas, car elle est une menace pour celui qui fait la descendance naturelle une cause méritoire du salut. Lélection nest pas une menace pour celui qui sapproprie la promesse dans la foi, mais elle lest pour toute supposition de notre mérite devant Dieu. Ce point est illustré par le contraste entre la naissance dIsmaël et celle dIsaac : Naturelle et miraculeuse (9 : 9). Ce fait montre le caractère de laction de Dieu : elle fonde le salut. Le choix dIsaac nest pas arbitraire, mais illustre le caractère de Dieu : Dieu est celui qui est libre dans ses actions. A ceci correspond la foi, non la présomption naturelle (Rm 4 : 12-13) - lexpression ta tekna tes epangnelias souligne ce fait. Le génitif ici est un génitif dorigine : à la promesse divine correspond notre foi (Gn 4 : 39). Lélection est donc libre, fondée sur lintervention divine, la puissance de sa promesse et loeuvre de lEsprit. Le même principe entre en jeu pour Jacob et Esaü, mais de façon différente. Ici, il sagit dune naissance naturelle mais Dieu intervient. Laccent tombe dans ce cas, non sur la promesse, mais sur lélection en tant que telle. La traduction de la TOB du v. 11 est plutôt une paraphrase et inverse, me semble-t-il le sens de he kateklogen prothesis ton theou ; la Segond révisée traduit : " le dessein de Dieu selon lélection ". Cest lélection qui précède lexécution du dessin de Dieu dans sa réalisation historique. Le dessein exprime lélection. Sil y a un ordre de causalité, cest lélection qui a la priorité. La pensée est que le dessein de Dieu loin dêtre arbitraire, comporte un caractère électif de la part de Dieu qui est libre et souverain dans ses choix. Ceci est souligné par le fait que le dessein est existant avant la naissance des entants (11a). La vocation ne vient donc pas de ce qui est en lhomme, mais seulement de ce qui est en Dieu (cf. Dt 7 : 6ss ; 9 : 4s). La haine exprimée contre Esaü ne doit pas être interprétée comme une réprobation. Les commentaires expriment lidée de ce que lexpression porte sur leffet de lélection de Dieu par rapport à une relation personnelle : Esaü sert Jacob (12 ; cf. Mal 1 : 2ss). Paul ne parle donc pas dune destinée éternelle dans cette expression, mais utilise un exemple pour souligner la liberté de lélection divine, indépendamment de laction de lhomme. Ainsi la nature de la grâce est évidente ; le salut nest pas par les uvres ou les mérites, mais par le don libre de Dieu. Lhistoire du salut abolit la vaine gloire de lhomme - dans ce cas celle des juifs. b. Dieu serait-Il arbitraire dans sa libre souveraineté ? A partir du v. 14, Paul maintient la liberté de la grâce divine et son droit. Ce qui est le plus étonnant dans ce passage, cest que lapôtre insiste à fond sur le caractère totalement inconditionné de lélection divine. Pourtant il ne parle pas dune puissance absolue, neutre ou indéterminée. Loin de craindre une puissance arbitraire, la contemplation de la liberté divine le pousse à ladoration : - cest là la conclusion de sa considération dune première objection : Y a-t-il injustice en Dieu ? Il ne répond pas à cette question. Tout ce quil dit, cest que Dieu est libre pour manifester historiquement son salut. Nous ne pouvons pas juger de la justice de Dieu ; mais nous pouvons avoir foi en sa miséricorde. Cette foi élimine toute idée de déterminisme, ou de hasard. Il est ni utile ni nécessaire de plaider la liberté de lhomme contre celle de Dieu (v. 16) ; la miséricorde de Dieu dépasse de telles considérations. Cest ladoration qui correspond à la liberté de Dieu, non la soumission ou la crainte (cf. 11 : 33-36). La clef exégétique de ce passage se trouve ici : lhomme nest pas le conseiller de Dieu qui est premier en tout, inscrutable et insondable ; à lui la gloire. Ici, cest la théologie qui chante Dieu. Après tout, cette profondeur de Dieu nest pas labîme de terreur, mais la profondeur de la richesse de sa grâce ; celle sondée par lEsprit (1 Co 2 : 10) et qui exprime la plénitude de Dieu en Christ (Ep 3 : 19). Tout arbitraire est ici exclu ; le sens de lhistoire est dans les actes sensés de Dieu pour le salut en Christ. Le " certes non " de Paul surmonte lindéterminisme dans la perspective de leschatologie (Rm 11 : 1, 11 et 12a). - doù vient donc cette accusation dinjustice de larbitraire ? Doù cette réticence à laquelle lapôtre fait encore allusion dans le v. 19. Paul voit très bien que le cur de lhomme est ouvert à une fierté qui érige lidée dun Dieu arbitraire pour sexcuser. Cet arbitraire, quelle solution idéale pour éliminer toute responsabilité humaine ! Il faut ici noter que Paul ne répond pas à laccusation par un contre-argument aussi abstrait. Il parle concrètement. Il répond non en évitant de parler de la souveraineté de Dieu, mais en affirmant la réalisation historique de lélection divine. Pour lui, lélection ne vide pas lhistoire de son sens, mais lui donne une signification puissante. Cette découverte amène lhomme à ne plus se dresser contre Dieu, mais à trouver son sens précisément dans sa grâce libre. Voici la référence à Pharaon et au potier (vv. 17 et 21). Dieu est libre de se servir de la résistance de Pharaon pour révéler sa gloire. Comme le potier, Dieu est libre dans ses actes. Encore une fois Paul parle concrètement de ce qui concerne Israël. Il montre les richesses de sa grâce aux païens (vv. 24-3l), à ceux quil a destinés à cela, nest-il pas également libre de manifester sa colère à ceux qui sont prêts pour la perdition, précisément à cause de leur péché ? c. Conclusion Dans cet argument, lintention de Paul nest pas de montrer que tout ce que fait Dieu dans lhistoire est fixé de léternité et que, en ce qui concerne sa miséricorde aussi bien que son endurcissement, laboutissement est inévitable. Il veut montrer dans lomnipotence de Dieu, la vraie intention de ses actes. La grâce nest soumise à rien, surtout pas aux calculs humains. Isaac, Jacob, Israël et maintenant les païens... et à côté de Pharaon se range Israël quand elle méjuge le caractère de lélection et cherche le salut dans la propre-justice. Cest la réprobation historique dIsraël, pour que la miséricorde de Dieu soit manifestée (11 : 7ss, 12 et 15). Paul parle concrètement ; la souveraineté de Dieu ne se confond pas avec une fixité éternelle. Dieu veut provoquer Israël au repentir (11 : 11ss). Lélection est une élection de grâce. Cest lélection que nous pouvons prêcher, car elle incite à ladoration de Dieu. 2. Autres passages pauliniens Sil est vrai que dans Rm 9 le but de Paul nest pas uniquement de manifester le " pré " aspect de laction divine, il ne fait pas de séparation entre la rédemption historique et le dessein de Dieu qui a un caractère électif. Paul parle à maintes reprises de la nature du dessein de Dieu (Rm 8 : 28s ; 9 : 23 ; 1 Co 2 : 7 ; Ep 1 : 5 et 11 ; 2 : 10 ; 2 Tm 1 : 9) - la rédemption en Christ est la manifestation de la volonté de Dieu pour la plénitude des temps. Lélection est en Christ ; Dieu exécute le projet éternel de son salut en Christ (Ep 3 : 11). Cette élection christique est difficile à définir de façon adéquate ; il est clair que Jésus est lobjet et le centre du dessein de Dieu et que leffectuation de la volonté divine est dans et par lui. Nous remarquons que lEglise est comprise dans ce dessein de Dieu et quelle est également lobjet de lélection divine. Christ est " lobjet " de lélection pour accomplir le dessein de Dieu ; " nous "/lEglise, sommes " objets " de lélection en Christ par ce quil a accompli. a) Ephésiens 1 Dans le v. 5 Paul affirme que par Christ nous sommes prédestiné à être fils de Dieu (cf. 11). Cette élection reçoit sa profondeur dans le v. 4 pro kataboles kosmou. Christ est une personnalité corporative ; avec Lui lEglise est comprise avant la fondation du monde dans lacte divin de lélection notre bénédiction avec Christ est aussi bien pré-temporelle que post-temporelle. " En Christ " est à la fois eschatologique et eschatologique à lenvers. Comme notre vie est cachée avec Christ en Dieu, de même lélection de lEglise est cachée avec le Christ prétemporel. Dans le conseil de Dieu lélection de Christ, de la communauté et de lindividu est simultanée (contre Barth, Bonhoeffer). Cette élection est un aspect dun conseil de Dieu plus vaste. Ceci sort la rédemption du domaine des choses contingentes. Laspect prétemporel est fort, mais le " pré " nexiste pas sans la notion de la priorité de Dieu sur toutes choses. La sainteté à laquelle nous sommes appelés, est une conséquence, non une cause de lélection (Ep 1 : 4). Lélection est entièrement gratuite ; si nous appartenons au peuple de Dieu, cest à cause de lacte antécédent de Dieu, non de nos uvres (2 Tim 1 : 9). Ce nest pas que la grâce de Dieu soit contre les mérites humains, mais elle les précède totalement (Ti 3 : 5). Ep 2 : 10 - élection = création ! b) Rm 6 : 39 Un développement de la notion de dessein présente dans 8 : 36 (remarquer la variante qui met laccent sur Dieu). Cette référence ne se situe pas dans le contexte dun débat théorique, car dans Rm 8 Paul donne trois encouragements aux chrétiens qui sont appelés à souffrir : cf. 8 : 18-25, 26s/28-30). La consolation vient du fait que Dieu agit en tout pour leur bien, à cause du dessein de Dieu. Compris dans le dessein sont la " prescience " et la prédestination selon limage de Christ. Quel est le rapport entre le proginosko et le proorizo ? Beaucoup pensent que Dieu connaît certains davance et à cause de cette prévision les prédestine. Le lien entre les deux serait la foi prévue par Dieu (voir p.45). Ce serait la foi qui fait lidentification de certains comme élus. Dieu connaît davance quils rempliront la condition du salut33. Lélection serait donc conditionnelle. Cette interprétation me parait insuffisante, et je ne lépouserais pas, même si je nétais pas calviniste. Du reste, même si je concédais que le texte parle de la prévision divine de notre foi, ce qui nest pas évident du tout, rien ne serait changé en ce qui concerne lélection inconditionnelle de Dieu. Si Dieu prévoit la foi, la question devient alors : doù vient la foi ? La seule réponse biblique est que Dieu prévoit la foi dont il est lui-même lorigine (Jn 3 : 3ss ; Ep 2 : 8 ; Phi 1 : 29). Si donc Dieu dans sa connaissance éternelle, prévoit la foi dont il est Lui lorigine, nous en revenons à la réalité de son élection. Car si Dieu prévoit la foi dont Il est seul lorigine, cest bien quIl a décidé de donner la foi. Quel est donc le lien entre ces deux verbes ? Notez bien que Paul dit hous proeqno ceux connus davance, et non hous proegno ten pistin. Sil y a différentiation dans la prévision divine, Paul ne situe pas la raison de cette différence en dehors de lacte de Dieu même. Mais quel est le caractère de cet acte de Dieu ? Il faut bien voir que connaître davance est tout différent dans le N.T. de " connaître + avant ". Connaître davance indique le sens de lamour attaché à la connaissance (Am 3 : 2 ; Ps 1 : 6). Proginosko veut dire, en réalité, " aimer davance ". La différentiation existe au niveau de lamour de Dieu qui est le moteur de lélection et non pas la foi que Dieu discerne en nous. Cette interprétation maintient une concordance de sens avec les autres éléments de la " chaîne " de Rm 8 : 29 où cest Dieu qui appelle, justifie et glorifie. La prévision de la foi serait radicalement en désaccord avec laction déterminative de Dieu dans tous ces autres actes. Ce qui fait la différence, cest lamour de Dieu (cf. Ep 1 : 5 et aussi le " mis à part " de 11 qui semble pour moi invalider linterprétation barthienne). Nous pouvons maintenant comprendre le rapport entre proginosko et proorizo. Il existe une progression dans la pensée de lapôtre. Sil ne sagit pas de la pré-connaissance de notre foi, il sagit bien de lamour de Dieu dans lequel lélection est accomplie. Lamour est le point de départ dont la prédestination est lexpression déterminative. Dieu décide par amour de nous conformer à limage de son Fils. Avec cette expression Paul relie encore lacte passé de Dieu et la glorification eschatologique car il envisage la gloire de la conformité finale dans la résurrection. Rien darbitraire, dans lélection qui est centrée sur Christ qui accomplit cet amour. E. Quelques conclusions 1. Sur la réalisation de lélection Quand Paul parle du dessein de Dieu, ce nest pas pour se référer à un décret abstrait, mais pour décrire la grâce souveraine de Dieu. Cette grâce est la seule raison de la rédemption historique. Ce dessein ne se limite pas à la façon dont la rédemption est accomplie, cest à dire à Christ. Il inclut également ceux qui sont participants à ce salut. LEglise est connue davance, prédestinée à lhéritage. a. Lélection est-elle limitative ? Sapplique-t-elle à un nombre fixe ? Oui, dans un certain sens, mais Paul ne tire pas cette conclusion de sa présentation du dessein de Dieu. Pour lui ce nest pas le nombre fixe qui attire son attention, mais le salut qui est fixé en Christ. Le caractère immuable de lélection ne se trouve pas dans un nombre caché mais dans lunité de lEglise avec Christ. Dans lEvangile qui nous lie à Lui par la foi, nous voyons la certitude de notre salut. b. Doù vient la certitude de lélection ? Notre certitude ne vient pas de notre connaissance dun décret immuable de Dieu, mais de notre connaissance historique de Christ. " Elu en Christ " ne nous indique pas Christ comme le moyen deffectuer une décision divine. La décision divine nest jamais séparée de la connaissance de Christ comme Sauveur. Dune part, cette solidarité avec Christ veut dire être élu en Lui avant la fondation du monde, car Il est le premier de beaucoup de frères ; dautre part, la nature de ce lien avec Christ est connue uniquement par la réalisation historique. Lélection en Christ indique le sens de notre salut. Mais la réalisation historique de ce salut indique quelle est la nature du dessein de Dieu. Nous pouvons parler du nombre des élus en Christ, seulement quand nous respectons lappel divin à la foi dans lEvangile. Deux images des Réformateurs illustrent cette idée : Luther appelle Christ " le livre de la vie " en qui nous lisons les conditions de notre élection ; Calvin dit que Christ est le " miroir de lélection ". En Lui nous contemplons notre élection34. 2. Lélection et la responsabilité humaine Le " en Christ " avant la fondation du monde se réalise dans le " en Christ " du salut historique. A son tour celui-ci indique le caractère du dessein de Dieu. Insister sur ce rapport réciproque ne veut pas dire que nous ayons déplacé la décision de lélection dans un sens anthropocentrique. Paul parle ainsi tout en insistant sur la souveraineté de la décision divine. Pour lui, la liberté de lhomme ne consiste pas en la décision par laquelle lhomme se place devant lEvangile. Cest la volonté de Dieu qui nous transcende qui nous place devant la prédication de lEvangile. La vocation de ceux qui croient est une vocation ex nihilo de Dieu (Rm 4 : 17 ; Ga 4 : 28 ; 2 Co 4 : 6). La réciprocité entre lélection et la prédication de Christ ne prend pas son point de départ dans la volonté humaine. Les incrédules ne voient pas resplendir la lumière de lEvangile (2 Co 4 : 4). Le rapport entre élection et prédication qui réalise le dessein de Dieu ne met pas en valeur la décision humaine. Mais il nous empêche de tenir une notion automatique ou déterministe de lélection. La séparation historique qui seffectue dans la proclamation de lEvangile nest pas pour Paul une expression automatique du nombre limité des élus. Il maintient plutôt la liberté de la grâce de Dieu dans le contexte dune rencontre éthique entre Dieu et lhomme dans lEvangile. Ainsi la foi ou la non-foi de lhomme nest pas la conséquence dune élection automatique au salut ou à la perdition. Elle est signe de lobéissance ou de la non-obéissance de lhomme. Chez Paul ces deux aspects de la question sont placés côte à côte. Dieu est souverain dans son acte de grâce ; dans la rencontre entre Dieu et lhomme, dans la proclamation de lEvangile. Il y a obéissance ou non-obéissance pour lesquelles lhomme est responsable. Nous voyons donc deux lignes : lomnipotence divine qui fait briller sa lumière dans nos curs ; la responsabilité humaine pour répondre dans la foi et la conversion. Ces deux constatations maintenues par Paul sont irréconciliables si nous pensons à une élection déterministe où la réponse de lhomme ne trouve pas sa place ; où si nous pensons que la décision du salut reste avec lhomme. Sil en était ainsi, lhomme ne serait plus une créature dans lun ou lautre cas. Le déterminisme abolirait la responsabilité de lhomme ; ou sil décidait lui-même de son propre salut, il serait alors autonome. Pourtant la responsabilité de lhomme nest pas neutre. Elle existe toujours dans le contexte de son rapport avec Dieu. Ce rapport est concrétisé dans la proclamation de lEvangile. Lamour de Dieu exprimé à tous les hommes sans discrimination, son appel à la réconciliation fonde la responsabilité humaine35. LEvangile place lhomme dans une position de responsabilité. Même là où lhomme est esclave à cause de son péché, sa responsabilité dhomme envers le Créateur nest pas pour autant enlevée. Lappel à la réconciliation vient à tous les hommes sans discrimination ; cest dans ce rapport avec Dieu que la responsabilité a son fondement. En plaçant lhomme devant sa responsabilité, la liberté de Dieu est en même temps affirmée. Il fait miséricorde. c. Election et réprobation Y a-t-il une symétrie entre élection et réprobation dans le conseil de Dieu ? Nous pouvons noter que lEcriture ne parle jamais dune réprobation éternelle de Dieu. Elle nie toute symétrie ici ; sil existe une causalité en ce qui concerne la réprobation, la cause est dans le domaine du péché de lhomme. Le péché et lincroyance nont pas leur origine dans le conseil de Dieu mais en nous. Les mots prothesis, prognosis etc., dans la Bible sappliquent exclusivement au salut, mais non à la mort et au jugement. Il en est ainsi dans la tradition réformée. Personne na parlé de prédestination au péché ; Dieu nest pas lauteur du péché ; il na pas non plus créé lhomme pour la destruction36. La réprobation est donc selon lEcriture un acte de Dieu dans le temps dont la cause serait le péché de lhomme. Et même quand Paul parle de lendurcissement dIsraël dans Rm 11 : 7ss, la chute dont il parle nest pas définitive. Sil y a donc un jugement de Dieu qui est final, il na pas lieu à la lumière dune prédestination, mais du péché de lhomme. Il me paraît sage den rester là ! Conclusion générale37 Le rapport entre le conseil de Dieu et lélection dans le conseil pourrait être le suivant : Conseil de Dieu Election 1) Sujet du conseil Dieu ; ® Dieu dans sa souveraineté Dieu dans sa plénitude morale. 2) Objet du conseil ; ® amour de Dieu en Christ Création et histoire : Ep 1 : 11 3) Nature du conseil ; ® acte suprême de grâce éternelle, libre, simple. 4) But du conseil ; ® " la louange de son amour " manifester la louange de Dieu
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