III. NOMS ET ATTRIBUTS DE DIEU

· Dans la théologie chrétienne de l’incompréhensibilité de Dieu, la distinction entre le Créateur et la créature est fondamentale. En dehors de cette position qui affirme l’exclusivité de la révélation divine pour notre connaissance des noms et attributs de Dieu la religion est moniste.

A. Monisme, dualisme et le Dieu de la Bible

· Dans le monisme le postulat est que la réalité est aussi ultime que Dieu, et totalement contingente. Ainsi le panthéisme nie le caractère " tout autre " de Dieu et affirme l’identité de Dieu avec la réalité : Ou que tout existe en Dieu. Dans le monisme panenthéiste de Tillich, nous trouvons la négation de la création ex nihilo de la théologie chrétienne. En revanche dans les différentes formes de dualisme religieux (par exemple dans ses variantes néo-kantiennes), la réalité est contingente et autonome, et il n’y a pas de connaissance humaine qui correspond à la réalité divine. La connaissance de Dieu est relative, non vraie et réelle, car la révélation ne pénètre pas dans le monde contingent. Pourtant, si la réalité est contingente et une chose se passe en dehors de la volonté divine, nous avons admis la notion du hasard comme aussi ultime que Dieu Lui-même. C’est pourquoi dans les dualismes primitifs il existe deux dieux, bon et mauvais. Le dualisme dans toutes ses formes est essentiellement une négation de l’affirmation que " Dieu opère tout selon la décision de sa volonté " (Ep 1 : 12).

Le Dieu de la Bible est autre que les divinités monistes ou dualistes. La doctrine chrétienne de l’incompréhensibilité de Dieu suppose sa " connaissabilité ", tout comme l’incompréhensibilité de la réalité suppose notre connaissance de cette réalité. La " connaissabilité " de Dieu est fondée sur le fait que nous sommes ses créatures et toutes choses sont faites par Lui. Sans cela, nous ne pouvons affirmer son incompréhensibilité. Il faut connaître Dieu dans sa révélation pour pouvoir affirmer que nous connaissons Dieu comme l’Incompréhensible. Et d’autre part, je ne peux rien connaître vraiment dans le monde phénoménal si je ne suppose pas la " connaissabilité " de Dieu. Sans leur statut dans la révélation de Dieu, les réalités sont tout aussi inconnues que Dieu reste inconnu sans sa révélation. Sans le Dieu incompréhensible qui se fait connaître, tout est ultimement mystérieux dans un sens païen.

Le mystère chrétien en revanche, est que toutes choses, y compris la mentalité de l’homme, ce qui l’entoure et la révélation spéciale de Dieu, sont ce qu’elles sont à cause de l’activité de Dieu. Dieu est connu parce qu’Il se révèle.

La " connaissabilité " de Dieu se réduit donc à cette question : Si Dieu dans toutes ses œuvres a voulu se révéler à l’homme. Nier la vérité de la connaissance de Dieu ou sa réalité, c’est refuser la révélation. Car la révélation d’un Dieu transcendant est la seule source de connaissance que nous pouvons avoir de Lui (c’est pour cette raison que dans la théologie Réformée la révélation est le " principe-norme " de la connaissance de Dieu, la foi n’est qu’un instrument. Il en est autrement dans la néo-orthodoxie). Par cette révélation, notre connaissance de Dieu peut avoir une réalité dans sa correspondance analogique, étant vraie dans les limites de notre finitude. Connaissance finie de Dieu exclut compréhension, de par la notion de révélation même. Celui qui dit révélation, dit aussi limitation.

B. Le caractère de la limitation divine

· Il est indiqué par la fonction des noms de Dieu dans la Bible. Comme nous avons dit, Dieu est anonyme, mais dans la révélation biblique, il s’attribue une quantité de noms. Mais ces noms ne sont pas arbitraires : ils nous indiquent quelque chose de la nature de Dieu correspondant à la réalité en Lui. Les noms expriment cette nature humainement, même s’ils ne la décrivent pas exhaustivement. Dieu se nomme, en se donnant des noms appropriés à notre caractère.

C. Correspondance des noms

· Les noms que Dieu se donne correspondent à sa réalité profonde, même si ces noms sont adaptés à notre humanité. Nous sommes devant le même problème ici que celui posé par le question de la relation entre la Trinité économique et la Trinité immanente (ontologique). Si Dieu n’est pas réellement un Dieu trine, pourquoi serait-il ainsi dans sa révélation ? Si nous distinguons radicalement entre l’économique et

l’ontologique, nous établissons un contraste entre Dieu et sa révélation. L’aboutissement de cette démarche est le nominalisme. La Bible emploie constamment des noms anthropomorphiques pour Dieu ; elle ne nous présente jamais une déité limitée. Dieu peut s’anthropomorphiser dans sa révélation, car dans la création l’homme est déjà théomorphisée. Ces remarques tiennent pour les attributs bibliques de Dieu.

D. Le nom et l’alliance

· L’Ecriture appelle tout ce que nous pouvons connaître de Dieu en conséquence de sa révélation : Son Nom. Il nous est déclaré dans le N.T. par Christ. Le Nom de Jésus est le garant de notre connaissance de Dieu et des bénédictions liées à cette connaissance. (Voir la centralité de " nom " dans les écrits johanniques). Jésus est ainsi nommé parce qu’il sauve son peuple de leurs péchés (Mt 1 : 22) ; son nom est le seul donné par lequel nous puissions être sauvés (Ac 4 : 7). La culmination de la révélation, c’est l’Apocalypse où les enfants de Dieu reçoivent son Nom sur leurs fronts (Ap 22 : 4). Le Nom de Dieu, c’est sa sainteté : le prendre en vain revient à nier cette sainteté.

Pourtant ici encore, il faut dire que le Nom de Dieu est révélation ; il ne nous donne pas une image de Dieu ou une description de Dieu en soi. Le Nom appartient à l’alliance et au rapport entre Dieu et sa créature. Ceci dit, le nom n’est pas arbitraire, mais révèle Dieu par un vocable qui indique comment est Dieu pour nous. Encore une fois, ici, la théologie réformée prend le voie médiane entre les théologies réalistes (ou idéalistes) qui supposent que les noms sont adéquats dans leur correspondance à Dieu, et les disciples des nominalistes (Comme Schleiermacher ou les néo-kantiens) qui supposent que les noms ne correspondent pas à une réalité en Dieu. Ainsi pour la théologie " éthique " du siècle dernier (Ritschl et cie.) et pour Bultmann, la division radicale entre fait et valeur est appliquée au langage sur Dieu. Ceci revient à dire que les affirmations au sujet de Dieu ne sont pas des constatations métaphysiques, mais des affirmations sur la nature de l’homme. Par exemple, dire que Jésus est le Christ n’est pas un " fait " historique mais une indication sur la valeur de notre existence. De même, ce que nous disons sur l’homme est révélateur de Dieu.

Pour résumer

1) Les noms de Dieu comme toute connaissance sont de, et par la révélation divine.

2) Dieu, en donnant son Nom, s’accommode à notre finitude.

3) Cette possibilité d’accommodation divine ne peut être niée ; elle est déjà impliquée dans le fait de la création et de l’existence des êtres finis.

4) Notre connaissance de Dieu est donc analogique, fondée sur ce qui existe dans les rapports entre Dieu et l’homme. Cette connaissance est relative à nous, dans notre rapport avec Dieu ; elle ne touche pas à Dieu en Lui-même.

5) Notre connaissance est réelle à cause de " l’auto-connaissance " de Dieu, qui est premier, et à cause de son " auto-manifestation " créationnelle.

Application :

1) La vraie spiritualité s’édifie dans le contexte de ces considérations. Ni la raison, ni le mysticisme ne sont adéquats pour saisir Dieu. Les deux ne peuvent dépasser les limites imposées par l’existence finie. La vraie spiritualité expérimente Dieu non comme Tout Autre, mais comme Père qui nous prend comme ses enfants, comme le Dieu qui se fait connaître en nous donnant ce Nom, et qui est connu par nous comme notre Père. La prière a besoin de la révélation et de la réalité du Nom de Dieu pour être réelle. Dieu s’adresse à nous et s’identifie, pour que nous puissions nous adresser à Lui par le Nom qu’il nous donne.

2) Dieu est notre environnement. Le pécheur et parfois le chrétien sont en lutte avec cet environnement. Dieu est plus prés de nous que nous ne sommes de nous-mêmes ; il comprend ce que nous ne comprenons pas de nous-mêmes. Même les pécheurs s’en rendent compte, mais ils ne savent pas pourquoi ils sont en lutte avec leur milieu et avec eux-mêmes. Tout problème humain est, en dernière analyse, en rapport avec ce problème de relation.

3) La transcendance de Dieu implique également que, quand nous connaissons Dieu nous transcendons le monde du péché. La conformité est avec Dieu, non pas avec le monde. Connaître Dieu comme incompréhensible, c’est la libération des idoles. Cette transcendance est notre transcendance sur le monde et ses absolutisations du relatif. Connaître Dieu ainsi, c’est également la nouveauté de la vie éternelle, introduite dans ce monde ancien du péché.